mercredi 17 novembre 2021

Kais Saied envoie la transition démocratique au placard

Beaucoup de choses peuvent être dites à propos du discours  du nouveau président de la république, devant l’ARP.

Ce discours, fortement codé, siffle la fin d’un cycle de 8 années de pouvoir d’une élite  dont le bilan catastrophique fait l’unanimité.

Kais Saïed n’a cessé de le rappeler avec en prime  la mise entre parenthèses des faits, gestes et noms des chefs de gouvernement assis à la tribune.

Un grand silence sur la transition

Le grand changement annoncé par le présidentantisystèmese niche dans son mutisme sélectif. Pas une seule fois,K. Saïed n’aura prononcé l’expression sacré et consacrée par tous ceux qui parlent de la Tunisie, à l’échelle nationale et internationale :«la transition démocratique».

Un oubli ? Une Omission ? Naïf celui qui croit que,lors de cette première apparition officielle, le président a,involontairement, négligé cette marque de fabrique : de la Tunisie post 14 janvier.
Par contre, les expressions telles que ‘’la révolution par les urnes, la nouvelle souveraineté populaire, étape historique changement stratégique…‘’ ont ponctué  inlassablementcette intervention de près d’une demi-heure.

Certains renvoient à tort cette nouvelle terminologie au lyrisme et au populisme du président. Ils passent à côté de la portée et  du sens du discours du 23 octobre.
 Pour dire les choses simplement,on pourrait résumer le discours de K.Saied  en 2 messages :

  • Hier, c’était la Réforme Politique et la Transition Démocratique.
  • Aujourd’hui  est venu le temps  de la Réalisation des Objectifs de la Révolution.
  • K. Saied inconnu et exclu de la transition

Le décryptage du discours suggère nécessairement cette lecture. Par allusion, non-dits et sous-entendus le 7éme président n’a eu de cesse de rappeler qu’avec lui  le système mis en place par la Haute Instance est envoyé aux oubliettes de l’histoire. Que 3 millions de tunisiensont déjà jugé,, le 13 octobre 2019, la transition démocratique,l’œuvre d’environ 150 personnes.

Une opinion point étonnante de la part d’un président de la république inconnu à l’adresse de cette élite politique qui a vu le jour au cours des tractations, visibles et invisibles, qui ont  émaillé la vie politique tunisienne durant les premiers de 2011.

Lèvera-t-on un jour le voile sur le(s)personnage(s) et les marchandages qui ont hissé aux plus hauts sommets de l'état une élite dont une bonne partie n’avaient aucune légitimé sauf celle de la cooptation par un parrain ?

Exclu dès le départ de cette machinerie, ce juriste habitant Mnihla, ne compte pas parmi les habitués des lieux et  milieux où ont été concoctés les dispositifs, règles  et parrainés les futures « personnalités » de la transition démocratique.

Les mots très durs de Kais Saïed sur la corruption et l’instrumentalisation de  l’Etat et de ses moyens  sonnaient dans l’hémicycle  comme un doigt accusateur.

Le président face a 3 choix

Mettons de côté les théories complotistes qui ont décelé dans ce discours les prémices d’unCalifat ou d’un régime anarcho-communiste.

Plus sérieusement, on dira que K.Saïed est à la croisée des chemins et face à 3 choix possibles:

Hypothèse 1: Se cantonner  dans son rôle de président conforme à la constitution et laisser la majorité Nahdhaoui diriger le pays et, surtout, gérer les crises sociales et économiques qui pointent à l’horizon ;

Hypothèse 2: Adopter le comportement qu’il a inauguré avec cette prière du le vendredi 25 octobre. Acte qui ne peut être en aucun  cas classé dans « le droit à la vie personnelle » de M.Kais Saïed.
Le président de la république tunisienne est un personnage public ; il prie avec sécurité et caméras pointés sur lui au Mouled et à l’aïd qui sont des congés officiels et jours de fête de toute la communauté nationale.

Dans l’heure qui a suivi la prière présidentielle du vendredi 25: les salafistes et obscurantistes  de tous bords ont appelé à suivre l’exemple du président et à faire de la prière du vendredi une obligation pour tous les responsable politiques et, bien sûr, tous les citoyens.

Espérions que ceci n’était pas l’intention du président qui devrait mesurer l’impact de ces apparitions publiques. L’aura et la confiance dont il bénéficie devraient le pousser à plus de prudence.

Hypothèse 3: le discours et quelques entretiens  de Kais Saïed avec les médias dénotent une approche politique basée sur l’idée d’une citoyenneté tunisienne à construire en partant de l’initiative locale et en adoptant la démocratie participative-délibérative. Une déùarche, selon K. Saied, capable de rompre avec la dépendance économique et le mimétisme culturel. L’exemple cité de l’initiative du  don d’une journée de salaire corrobore ce propos.

En dernière analyse, si le 23 octobre le nouveau président déclare qu’il veut «  Faire de la révolution Tunisienne une exception et une référence mondiale » parce que Echaab du 14 janvier Yourid  Dignité, Justice et Liberté ; et non élections, parlement, misère et transition…. Ce vœu et ce  projetsont ceux des jeunes et des exclus de la transition qui l’ont plébiscité.

Ce grand chambardement ne peut être l’apanage d’un président tout populaire qu’il est. Seule une forceménerait à bon port cette révolution citoyenne.

Kais Said aurait il l’intention (de transformer l’enthousiasme et l’espoir déclenchés  par son élection en un courant politique organisé ? Si oui, ce serait une belle aventure et donne perspective pour la société civile et la démocratie  tunisiennes.

A vous de choisir M. le Président !

Moncef Ben Slimane
Universitaire et activiste

mardi 16 novembre 2021

Piratage d’une révolution et hameçonnage d’un président

 « Islamiste, RCDiste, gauchiste, populiste, imposteur… » le K. Saied basching n’a pas manqué depuis les élections de 2019 d’étiquettes et d’épithètes.

Quand la violence du discours atteint une telle dimension, il serait superflu et même perte de temps que de chercher à comprendre ou à vérifier la véracité et la pertinence de telles invectives.
Cette avalanche de critiques et autres accusations,  enseigne davantage sur leurs auteurs que sur leur cible K.Saied dont le référentiel idéologique reste indéfini à ce jour aux contours, sinon pour certains hermétique.

"Ils" n’aiment pas Kais Saiëd

Qui sont donc ces hérauts du sauvetage et du salut d’une Tunisie en crise? "Ils" sont en vérité, "les garants" et les gestionnaires du système, politique actuel et "les parrains" de la transition démocratique:

Primo: "Ils" sont certains de nos députés et autres dirigeants de partis dont les "candidats-favoris » ont été balayés par cet outsider et ce malgré leurs experts en communication, les campagnes télévisuelles et autres manifestations surdimensionnées.

Secondo: "Ils" sont certains journalistes, chroniqueurs et autres animateurs de plateaux télé, qui semble-t-il ne portent pas K.Saied dans leur cœur.

Au cours de ces dernières années, le quatrième pouvoir a institué un rite immuable: à savoir l’invitation de personnalités et d’autres acteurs de la scène politique, aux fins inavoués de dénicher et dévoiler, au grand public, les failles et autres fêlures.

A l’inverse, les journalistes s’affichent connaisseurs en virologie, droit, climatologie, démocratie, économie et j’en oublie.

La classe politique se plie volontiers à ce rite de la pipolisation, conscients qu’elle est du grand des masses-médias et que son "destin national" peut se jouer en parti en quelques minutes de visibilité sur telle ou telle chaîne de télévision.

Le défaut ou l’avantage du Président K. Saied, vient du fait qu’il n’est pas prisonnier de cette logique de "la communication-manipulation" qui accorde aux médias le privilège de faire ou défaire les carrières des hommes politiques. 

Tertio: "ILS" sont certains de ses collègues, les universitaires de la même spécialité que lui et qui durant une décennie, ont occupé différents postes de responsabilité et de commande : ministres, conseillers, PDG…

Exclus, sans pour autant émerger sur la scène politique nationale, de cet ascenseur sociopolitique actionné depuis 2011 par les parrains de la transition démocratique, "Ils" voient, soudainement, l’assistant du droit constitutionnel de la faculté de l’Ariana devenir Président de la République !
Rien de plus naturel donc que cet événement surprise, suscite jalousie, amertume et autres ressentiments humains inavoués.

Piratage de la révolution

La leçon à retenir du plébiscite de K.Saied c’est le refus du peuple de continuer à subir les conséquences d’un piratage de sa révolution.

Les voix de l’urne ont tonné une alerte et un avertissement pour toute la classe politique.

Le vernis de la construction juridico-politique qui a servi d’emballage à la transition a largement perdu de sa brillance académique.

Ceux qui se sont servis de la Révolution et de la Démocratie comme fonds de commerce, craignent, cela va de soi, le sit-in, les grèves, barrages et toutes manifestations de colère des habitants du « bled elHogra » qu’ils tentent d’amadouer par leurs discours et leurs promesses toujours renouvelées et sans cesse repoussées à des lendemains meilleurs.

Qualifier la transition de 2011 de piratage de la Révolution n’est pas un excès de langage. Rappelons que c’est Ben Ali qui le 13 Janvier 2011 annonce des réformes politiques. Son successeur confirme cette décision et donne suite en instituant  une "Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique". Ses membres: Partis, Personnalités, Syndicats, Juristes et Activistes… Tous ont été des spectateurs d’un soulèvement dont les véritables acteurs pour tous les exclus de ce pays jeunes de l’intérieur comme de la périphérie des grandes villes.

L’élection de K. Saied a ressuscité l’espoir des ghettos de l’exclusion et de la désolation. Son discours, son style et son comportement choquent les adeptes de l’union nationale, de la conciliation, du "Tawafuk" à la mode depuis une décennie.

C’est un président qui n’obéit pas aux normes du SYSTEME et n’est donc pas rassurant pour la classe politique, ses dirigeants et ses acolytes.

Tout simplement : K.Saied dérange parce qu’il ne "leur ressemble pas".

Ses détracteurs lui reprochent d’avoir ignoré les "us et coutumes" politiques habituels et institutionnalisés par la transition démocratique. K.Saied est invisible aux réceptions d’ambassades, plateaux télé, et lieux huppés de la banlieue où on croise jet set les grands figures de la politique des affaires de la presse, de l’intellegencia et j’en passe.

Le président et les tentatives d’hameçonnage

La politique du bâton ne donne pas les résultats escomptés puisque les derniers sondages positionnent toujours K. Saied grand favori des prochaines élections présidentielles.

On passa donc à la politique des louanges en faisant savoir les qualités du Président et la confiance placée en lui pour sortir le pays du marasme total et général dans lequel il est englué.

Le désir inavoué des élites dirigeantes est que K. Saied mette la main à la pâte en s’impliquant dans les tractations, combinaisons et marchandages politiciens à l’œuvre depuis une décennie avec les résultats que l’on sait.

De cette manière, il rejoindrait la troupe des fabricants et gérants du Système dont il s’est jusqu’à présent démarqué et contre lequel il s’est positionné.

Que cherchent exactement les admirateurs récents du Président, ses détracteurs d’hier: leur but est que son image de dirigeant politique intègre et sincère soit entachée; que l’opinion publique le range enfin parmi les manipulateurs, les profiteurs et les rhéteurs de la transition.

Ces tentatives "d’hameçonnage" cherchent à le transformer en un Sisyphe tunisien traînant le boulet de la crise avec ses interminables dialogues, pactes, tawafuks, gouvernement d’union nationale puis de technocrates puis du salut etc.…

En mordant à l’appât, K. Saied perdrait son capital de confiance et la classe politique abordera les élections présidentielles de 2024 avec un président affaibli et peu crédible.

Soliloque politicien et dialogue citoyen

Il ne s’agit pas dans cette phase difficile que traverse notre pays de tirer à boulets rouges sur le Président ni de l’encenser.

Le crédit de la transition démocratique est largement épuisé et la myopie politique et intellectuelle de ses défendeurs ne leur permet plus de voir que des millions de tunisien(ne)s sont depuis une décennie confinés dans la précarité et frappés d’indignité, el Hogra.

Quand le Président de la République déclare à chaque discours qu’il est là pour servir le peuple et défendre les victimes du Système, on ne peut que le croire.

Face à lui, il y a l’"autre Tunisie", celle de la corruption, malversation et manipulations idéologique, politique et médiatique.

Et si à la tête de notre pays, il y a un dirigeant qui considère que l’Ethique précède la Politique, on ne peut que dire que c’est une chance pour notre pays car il s’agit d’une exception par les temps qui courent. La classe politique actuelle ne veut pas d’un dialogue mais d’un soliloque. Elle rêve d’une sorte Haute Instance version 2021, capable de reproduire le scénario de 2011.

Le vrai dialogue commence par le rétablissement de la vraie  liberté d’expression confisquée depuis 2011 par les parrains de la transition.

Les exclus, les jeunes, les chômeurs, les activistes de la Tunisie "d’au-delà des plaques" ont été jusqu’à présent habilement bâillonnés. C’est à eux de s’exprimer et c’est le devoir du Président de les écouter.

Si le président K.Saied quitte le Palais de Carthage en direction des régions oubliées pour dialoguer avec les "sans voix" d’hier et d’aujourd’hui d’une manière organisée, sereine et responsable loin des calculs et des manœuvres politiciennes en usage; l’espoir venait de voir enfin la petite lueur de la révolution de la dignité au bout du tunnel de la transition, de la précarité.

Moncef Ben Slimane
Président de l’association LamEchaml

samedi 30 octobre 2021

Qu'est-ce que le patrimoine?

 

1ère partie :

 

Tout est patrimoine  Et

Le patrimoine appartient à tous

 

POLYSEMIE :

1-      inflation du sens

Objets ; ville ; vêtements ; cuisine ; métiers ; jardins, animaux,… Le patrimoine se colle à plusieurs épithètes : littéraire, musical, cinématographique, naturel, rural, urbain,…

2-      fragmentation de l’usage

Manipulation, instrumentalisation par différents acteurs

·         Autorités administratives, politiques ;

·         Médias, journalistes, TV ;

·         Promoteurs ;

·         Hommes de culture : cinéastes, plasticiens, designers ;

·         Universitaires, scientifiques…

·         ONG ; UNESCO, ICOMOS 

=> FLOU, INCERTITUDES sur le sens

Reconstruction scientifique du CONCEPT :

NETTOYER le Patrimoine des poussières et scories de l’idéologie

De qui ? De quoi ? et comment parle-t-on du patrimoine ?

Les définitions du patrimoine selon les dictionnaires témoignent d’une carence terminologique et sémantique.

Le patrimoine ne se classe pas dans une définition a priori avant que la société dans son ensemble ou qu’un ou plusieurs groupes sociaux ne décident qu’il le devienne.

Le patrimoine est le résultat d’un changement de regard sur le temps et sur le territoire qu’accompagne la construction d’un sens et des représentations du monde qui nous entoure.

L’idée du patrimoine s’articule a 4 dimensions fondamentales

1-      Le temps historique

2-      Le territoire à ses différentes échelles (architecture, urbanisme, paysage, environnement…)

3-      Les acteurs sociaux

4-      Le référentiel cad des contenus et des représentations

En fait le patrimoine étant dynamique et évolutif, il serait plus pertinent de parler de patrimonialisation


Le référentiel                      Temps historique

 Patrimoine

Acteurs sociaux                     Territoire

 

1-      Le Temps historique:

« conjugaisons du temps social : mise au présent du passé, mise au passé du présent » (Henri Rousso)

Dans l’histoire occidentale, le patrimoine voit le jour avec la Renaissance (Quattrocento italien).

C’est le résultat d’une désacralisation, laïcisation du rapport au monde. L’homme devient le sujet et le centre de l’univers… la dimension religieuse est évacuée de la sphère publique entraînant une laïcisation des objets et des pratiques.

• L’objet d’art n’est plus au service de la religion

•• L’objet est choisi par le regard occidental moderne pour son intérêt pour l’histoire, pour le plaisir de l’art indépendamment de ses finalités premières. L’objet, symbole intemporel de la divinité, devient le témoin d’une activité humaine à répertorier.

Ø  Jusqu’à fin du XVIIIe siècle : les monuments historiques vont s’appeler les antiquités

Ø  A partir du XIXe siècle :

- mise en place d’une action de conservation et d’une législation du patrimoine

- éveil de l’intérêt pour le patrimoine urbain (réaction face à la destruction des vieux centres-villes)

Ø  Au XXe siècle :

·   1931 : Conférence d’Athènes : conservation du patrimoine

·   1964 : Chartes de Venise (UNESCO-ICOMOS)

·   1972 : Adoption à Stockholm de la notion de patrimoine mondial

·   A partir de 1990 :

- l’environnement est patrimonialisé comme objet de responsabilité collective de l’avenir. Non comme objet d’une transmission au sens propre.

- démarrage d’un processus de patrimonialisation du paysage

2-      Le territoire :

Etalement géographique du patrimoine :

Valorisation du passé : =>de territoires limités => d’une nation => d’une aire civilisationnelle (en l’occurrence l’Occident) =>des pays du tiers Monde => de l’ensemble de la terre => de l’univers (y compris l’espace interstellaire)

v  La naissance, l’évolution de l’idée de protection du patrimoine est un processus propre  au continent européen qui accompagne la construction des nations aussi bien sur le plan identitaire que territorial.

v  Le nationalisme patrimonial laisse aujourd’hui sa place à l’internationalisation du patrimoine (« le patrimoine commun de l’humanité »)

Le patrimoine fut exporté dans un premier temps vers les sociétés sous domination occidentale et ensuite vers le reste du monde (plus de 700 sites dans 122 pays sont inscrits sur la liste du « patrimoine mondial » établie en 1972)

La notion de patrimoine commun de l’humanité signifie que l’assise territoriale ancienne de l’Etat-nation est remplacée par celle de l’espace mondial entendu comme un espace économique commun ouvert au jeu des lois du marché (OMC).

Remarque : Le patrimoine mondialisé est de plus en plus la matière première d’une industrialisation de la culture (2ème source mondiale après le Pétrole) qui conduit à une uniformisation des consciences, des comportements et des lieux (risque de « disneylisation »)

3-      Le referentiel:

Extension du contenu de patrimoine : Objet, œuvres d’art d’une époque => production matérielle et intellectuelle de l’homme => nature.

L’histoire des mutations référentielles passe par 4 étapes principales :

1ère étape : désacralisation du patrimoine et valorisation du patrimoine antique (essentiellement gréco-romain)

2ème étape : passage de la conservation d’un patrimoine unique à la notion de patrimoine national (nouvelle assise territoriale)

Annexion aux grands monuments religieux d’autres types d’architectures : vernaculaire, populaire, utilitaire (industrielles)

3ème étape : passage du monument historique (l’objet architectural) à l’espace urbain (patrimonialisation des vieux centres urbains)

4ème étape : passage du patrimoine urbain au patrimoine naturel, environnemental, paysager… On passe de la sphère du culturel (œuvre d’art, architecture, ville…) à celle du naturel (génome, montagne, eau, littoral, plantes…)

2 remarques à propos de la transition de l’architectural vers l’urbain :           

R1 : La possession :

Cette transition empêche la possession privative précédemment possible avec les objets et les monuments…

On peut être propriétaire d’un palais, mais peut-on posséder une ville ou un quartier ?

R2 : L’utilisation :

Cette transition crée une contradiction entre la fonction d’origine et la fonction patrimoniale de l’objet conservé. Usure ou conservation ?

Un tissu urbain ne peut subsister que vécu, c’est à dire utilisé (usure) alors que la patrimonialisation implique la protection ou, du moins, une limite à imposer à l’usage et à l’utilisation.

4-      Acteurs sociaux :

Le discours sur le patrimoine porte la marque d’une évolution en cercles concentriques du plus en plus larges en passant de l’individu => famille => société => nation => humanité tout entière

On assiste également à une inflation du public des utilisateurs du patrimoine : habitants, commerçants, visiteurs, touristes, enfants,…

• L’amplification du public des bénéficiaires de la patrimonialisation entraîne une implication plus prononcée et plus forte sur les plans financier, des représentations culturelles et mentales et du mode de vie…

•• Le culte de l’ancien remplace de plus en plus le moderne en tant que moyen de valorisation de couches de plus en plus importantes de la société : artistes, intellectuels, universitaires, grands patrons,…

••• Le patrimoine (de l’UNESCO) impliqué par la mondialisation fait vendre des espaces de plus en plus importants aux touristes. La logique commerciale supplante progressivement la logique culturelle avec tous les risques de perversion de sens et des objectifs de la patrimonialisation.

  • La gestion du patrimoine est aujourd’hui une tâche complexe. Elle fait appel à un système d’acteurs avec des enjeux et des stratégies multiples : paysagistes, architectes, urbanistes, conservateurs, restaurateurs, ingénieurs, juristes, politiques élus, chercheurs…

2ème partie :

 

Si le patrimoine est une invention occidentale, une question se pose alors : EXISTE-T-IL du patrimoine arabo-musulman?

 

Un constat : La mise en patrimoine accompagnant le phénomène colonial fut un processus exogène aux sociétés du tiers-monde, une revendication occidentale parfois soutenue par des élites politiques-relais.

  • En occident :

-          La désacralisation d’objets symboles intemporels de la divinité en a fait des témoins de l’activité humaine précisément datés et répertoriés ;

  • Dans les pays arabo-musulmans :

-          Il y a une aversion originelle de l’islam pour le culte des reliques et des édifices. Les constructions et les décorations des monuments (mosquées ou sites archéologiques) sont considérés périssables de la même façon que l’homme. Les rénover, les détruire ou les transformer n’est pas contraire au dogme, seule la sacralisation de ces monuments, traces de l’activité humaine en constitue un blasphème. Ce qui doit être conservé et protégé dans la religion musulmane ce sont les pratiques du culte considérés comme immuables et donc a-historiques.

  • En occident :

-          Passage d’une conception du temps historique comme succession de manifestations divines à un temps progressif, cumulatif qui distingue des périodes (antique, médiévale,…) fait référence à une conception profane d’historien de l’art.

  • Dans les pays arabo-musulmans :

-          Dans la culture musulmane, le lien entre la connaissance du monde sensible et l’ordre divin du monde n’est pas entièrement brisé. le temps est éphémère comme les objets et il n’y a de monde infini que celui du Paradis et de l’Enfer. Toute la société musulmane vit quotidiennement et annuellement en fonction d’un certain nombre de rites (cinq prières, mouled, aïd, achoura, etc.) qui viennent rythmer et organiser le temps social de la communauté.

 

Les ambiguïtés de l’adhésion des sociétés musulmanes à la protection du patrimoine

Il se dégage actuellement 2 attitudes en opposition par rapport au patrimoine et à sa protection :

1-      Les modernistes-réformateurs :

  • Dans une première phase (les indépendances), les élites politiques des pays arabes et musulmans ont eu tendance plus au renouvellement qu’à la conservation du patrimoine : se débarrasser du poids du passé qu’on ne peut ou on ne veut pas assumer. MAIS la modernité est tributaire de l’occident et ses liens réservent des surprises.
  • Dans une seconde phase (années 60), ce sont les pays occidentaux qui vont envoyer vers les ex-colonies des signaux réclamant la protection des vieux tissus, créant le trouble chez les modernistes et rendant encore plus ambiguë la notion de patrimoine.
  • Le patrimoine protégé, nouveau signe d’adhésion à la modernité, finit alors par avoir une vocation touristique, perd ses racines culturelles et ne contribue nullement à la construction de l’identité nationale. Les autorités et les populations des pays arabo-musulmans se transforment en « gardiennes » du patrimoine pour le regard du visiteur occidental.
  • Actuellement, on met en place une approche « vernaculaire » du patrimoine : la conservation est délaissée au profit d’une patrimonialisation de l’activité elle-même (les métiers de l’artisanat) qui permet de reproduire les objets qu’on n’aurait donc pas besoin de protéger.
  • D’une manière générale, la défense du patrimoine reste encore du domaine du discours et de l’engagement intellectuel portés par les élites, c'est-à-dire une fraction limitée des acteurs sociaux. Les sociétés arabo-musulmanes ont du mal à faire la synthèse entre les valeurs de l’islam à conserver et celles de l’occident à adopter.

2-      Les traditionalistes-intégristes :

  •  Le monument religieux musulman ne fut jamais considéré comme la demeure de la divinité, mais comme le lieu de rassemblement de la communauté qui ne nécessite pas de mesures de conservation particulière. D’autant plus que la tradition musulmane a toujours regardé avec suspicion la volonté de pérenniser toute œuvre humaine.
  • La protection du monument ou de l’espace urbain doit être assurée par la gestion communautaire, son authenticité serait garantie par l’adhésion de communauté à la loi divine d’une part, et par le respect des pratiques rituelles sanctifiées par le texte, d’autre part.
  • Paradoxalement, les traditionalistes ne sont pas contre toute action de rénovation du patrimoine ou de modernisation de l’environnement construit à condition qu’elle se limite à ses aspects matériels et qu’elle soit conforme aux préceptes de l’islam.

 


3ème partie :

 

patrimoine urbain :

problématique et axes de recherche

 

 

Le patrimoine au sens où on l'entend aujourd'hui dans le langage officiel et dans l'usage commun, est une notion qui couvre de façon vague tous les biens culturels et naturels hérités du passé.

Cette extension typologique du patrimoine, s'accompagne d'une extraordinaire diffusion géographique et d’une inflation sémantique qui touchent à l'heure actuelle presque tous les pays du monde.

Si les discours et les travaux scientifiques à propos de patrimoine ne manquent pas, ceux-ci se limitent trop souvent à des prises de positions doctrinales (qu’est-ce qui doit être protégé ou pas, pour ou contre telle ou telle manière d’opérer en matière de sauvegarde, etc) ou à une tentative de construction d’une définition globale de ce que serait « Le » patrimoine.

Rares sont, par contre, les recherches portant sur les processus même de patrimonialisation et leur compréhension.

1-      La problématique du patrimoine

  • Au premier niveau se situe l'ensemble des interrogations ayant trait au processus de patrimonialisation ;
  • Le second niveau est lié aux modes et pratiques de gestion du patrimoine.

2-      Le processus de patrimonialisation.

Le processus de patrimonialisation nous pousse à nous interroger sur les discours et les enjeux politiques et culturels, économiques et sociaux, locaux et internationaux. En tant que construit social, la notion du patrimoine est intrinsèquement liée au contexte socio-historique et politique où elle émerge et évolue. Les différentes acceptions qu'on lui attribue, la définition de son contenu, les critères de sélection des objets à sauvegarder et les moyens mis en oeuvre, changent au gré des idéologies, des référents culturels, des conflits, des rapports de force, des pratiques et des perceptions. Identifier et analyser les phases successives du processus en les restituant dans leur contexte historique constitue donc un premier axe de recherche incontournable.

3-      La gestion du patrimoine.

Pour être pertinente, l'approche de la gestion du patrimoine doit s'inscrire dans une approche plus globale de la gestion urbaine. Quels que soient les objets qui seront privilégiés dans l'analyse, monuments ou ensembles urbains, il s'agit d'abord d'identifier à l'échelle d'une ville les acteurs de la gestion urbaine, leurs prérogatives, les modes de gestion adoptés, les instruments et le cadre législatif et institutionnel.

Il s'agit ensuite de s'interroger sur la place qu'occupe le patrimoine et sa sauvegarde dans les plans d'aménagement urbain, s'interroger sur les notions de réhabilitation, de restauration, de rénovation urbaine et de mise en valeur, quels sont leurs contours et leurs contenus, quels types d'outils ils ont générés, quels modes d'organisation et d'exploitation des informations et des données recueillies en amont.

Enfin, la question de l’échec de certains processus de patrimonialisation mais aussi celle de la non-patrimonialisation de certains objets pourront également être abordées : pourquoi certains objets, au moins comparables à défaut d’âtre identiques, peuvent-ils être patrimoine là et non ailleurs aujourd’hui et non hier ?

 

Moncef BEN SLIMANE

Professeur d’urbanisme

Juillet 2005

samedi 23 octobre 2021

Le patrimoine : de l’éradication islamiste à la manipulation islamophobe

 

Vous avez publié en ligne un certain nombre de commentaires sur la destruction par DAECH d’objets du patrimoine mondial qui semblent justifier leur action ? Comment expliquez-vous cela ?

D’abord, je ne suis ni de près ni de loin un sympathisant des intégristes ou islamistes toutes versions confondues. J’ai essayé tout simplement d’engager un débat qui dépasse le couple infernal : soit vous êtes avec les ERADICATEURS djihadistes, soit vous êtes avec les MANIPULATEURS islamophobes.

En quoi ceux qui dénoncent la destruction  de monuments et statues du patrimoine mondial de l’humanité sont-ils manipulateurs ?

Le problème avec le patrimoine c’est qu’il appartient à tout le monde et à tous : journalistes, politiques, animateurs télé, experts et universitaires ont à dire à propos du patrimoine. Résultat : une inflation de discours, de commentaires, beaucoup de pollution idéologique, mais très peu d’analyse, d’approche critique et de réflexion. Dans un pareil contexte, la manipulation politique devient aisée mais difficilement détectable.

Mais où voyez-vous une manipulation dans la dénonciation d’actes barbares ?

Justement, les actes de DAECH, et autres TALIBANS Afghans avant eux, n’ont pas l’exclusivité ni le privilège de l’antériorité dans ce domaine. Ce qu’ils font n’est pas excusable, mais il serait bon de rappeler que les djihadistes de l’EIIL ne sont pas plus ’’barbares’’ ou ‘’sauvages’’ que les croisades des conquistadores espagnols réduisant à néant au 16eme siècle les civilisations Aztèque et Maya, ou la dévastation de Baghdad et Karbala par les hordes de Tamerlan.

BHL, André Glucksman ou Eric Zemmour, et tous le néo-conservateurs ne cherchent pas à comprendre ces formes perverties de l’islam, ils cherchent à dénoncer en  configurant une pensée unique, une médiatisation en boucle, qui frappent l’esprit et l’œil du téléspectateur : « les terroristes de DAECH sont des barbares, des fous d’Allah, les experts de l’horreur, sanguinaires, bourreaux, etc. Un lexique qui les place eux et leur projet d’un émirat ‘’ultra-musulman’’ dans le champ de l’innommable, de l’inhumain et de l’irrationnel.

Répéter ce genre de discours est dangereux parce qu’en examinant de plus près ce que cachent les mots ; on retrouve, en d’autres termes, des relents du discours colonial du 19eme siècle et de sa mission civilisatrice de pays et peuplades situés en dehors de l’histoire et des valeurs humaines universelles. Une sorte de rhétorique anesthésiante des neurones pour légitimer un interventionnisme dont la Libye, notre voisine, en est une victime expiatoire.

Les expansionnismes se prétendant porteurs d’un message divin ont souvent été accompagnés dans l’histoire par des génocides, des massacres et des destructions.
Aussi pour tous ceux qui ne veulent pas se laisser séduire par les manipulateurs islamophobes ni par les éradicateurs djihadistes, la bataille avec Abu Bakr Al Baghdadi ne consiste pas en un traitement socio-psychiatrique des pathologies de la société arabo-musulmane, mais en une bataille culturelle et politique avec tous ceux qui rêvent de régenter notre monde et nos esprits en se réclamant et en s’arrogeant l’exclusivité de la bonne religion musulmane ou de la bonne civilisation.

Répéter ce genre de discours est dangereux parce qu’en examinant de plus près ce que cachent les mots ; on retrouve, en des termes actualisés, des relents du discours colonial du 19eme siècle et de sa mission civilisatrice de contrées et peuplades qu’on a situées en dehors de l’Histoire et de la définition de l’humain et de l’universel. A ce sujet, le film du brillant réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche « Vénus noire» est plus parlant que toutes les élucubrations intellectuelles.

La pensée à la mode de ‘’C dans l’air’’ ou d’autres émissions télé est simpliste et réductrice du rapport qu’ont les musulmans avec le patrimoine. Malheureusement, beaucoup d’universitaires et de journalistes - pour être dans le ‘’politiquement correct’’- reproduisent ce genre de rhétorique.

Quel serait alors la bonne lecture  du rapport des musulmans au patrimoine ?

Il y’a toujours eu deux attitudes face au patrimoine dans le monde musulman : traditionnaliste et moderniste.
DAECH, et les salafistes en général, font une interprétation rigoriste du texte. Ils sont contre la ‘’patrimonialisation’’ parce qu’ils considèrent suspecte toute tentative de pérenniser l’œuvre humaine. Leur raisonnement repose sur l’affirmation que le temps est éphémère comme les objets et il n’y a de monde éternel que celui du Paradis et de l’Enfer.
Par conséquent, les monuments, les statues ou les reliques sont considérés comme périssables de la même façon que l’homme. Dans cette approche dogmatique de l’islam, seuls les 5 piliers de l’islam sanctifiés  par le Coran et la Chariâa qui doivent être protégés et conservés parce qu’ils sont immuables et éternels.
Face aux intégristes, les tenants d’un islam moderne ont cherché à  développer un discours différent  sur la préservation du patrimoine. Les premiers à le faire furent au 19eme siècle les adeptes du mouvement réformateur égyptien de la Nahdha relayé par la suite par les élites nationalistes arabes. Mais même dans ce cas, il y’eut du bon patrimoine à préserver et du mauvais patrimoine à rayer de l’histoire et de l’identité nationale.

N’allons pas très loin pour toucher du doigt cette attitude ambigüe face au patrimoine. Nous avons l’exemple de Bourguiba quand, au début de l’indépendance, il a eu à décider du sort à réserver à la médina de Tunis.

Quel rapport entre Bourguiba, la médina et DAECH ??

Non, il n’y a pas de rapport direct, bien que… En fait, Bourguiba a voulu réaliser une ‘’Percée de la Casbah’’, un projet conçu en 1959 qui consistait à ériger une large avenue traversant la médina de la porte de France à la Casbah. Pour les élites destouriennes de l’époque, surtout la fraction sahélienne, le Tunis moderne n’avait pas à se préoccuper de ce vestige du passé, cette médina insalubre, surpeuplée et paupérisée. Et ce n’est que le lobbying  bloc destourien tunisois, Hassib BEN AMMAR en tête, qui fit revenir ‘’le combattant suprême’’ sur sa décision. Le comble de l’histoire, c’est que ‘’la médina à percer’’ a été classée 20 ans après en 1979 par l’UNESCO ville du patrimoine mondial. Ce mouvement pendulaire que nous remarquons quant au respect du patrimoine dans notre pays est d’une certaine manière naturel. Il est le même que celui qu’on observe quand il s’agit de définir le rapport de l’islam et du sacré avec les comportements, les institutions et les lois qui régissent l’espace public.

Alors que faire du patrimoine dans le monde arabo-musulman ?

D’abord ce qu’il ne faut pas faire c’est observer l’islam et les choix à faire pour nos citoyens et notre pays par le petit bout de la lorgnette du Buzz médiatique et de l’audimat, ceci donne le spectacle triste et scandaleux des dernières émissions télévisées sur l’interdit du vin ou de la nature des relations hommes-femmes.

Gardons à l’esprit également que de l’idée de protection du patrimoine est propre à l’Europe occidentale. Il fut exporté vers le tiers-monde en même temps que la colonisation. La Tunisie en entend parler pour la première fois en 1882 quand le résident général Paul Cambon demande à Sadok Bey de publier un décret protégeant les   monuments antiques. Cela aboutit à la posture démagogique suivante: le patrimoine n’étant pas né en terre d’islam, ses défenseurs dans les pays arabo-musulmans sont des agents de l’occident et des mécréants adorateurs de la pierre!

Notre pays ayant réalisé le miracle de la première révolution de la dignité et de la démocratie, est capable de répondre aux salafistes de tout poil pour le patrimoine ; le voile ou le vin ;  non pas par les invectives, les injures, la colère ou la panique mais en construisant une alternative crédible et convaincante dans ce chemin difficile et compliquée vers une identité tunisienne rénovée et réconciliée avec son passé comme avec son avenir. Ni une identité mimétique, ni une identité meurtrière !

En dernière analyse, les soubresauts des pays arabo-musulmans devant ‘’leur’’ patrimoine est le reflet de leurs doutes et hésitations face à la modernité qui a vu le jour chez l’ ‘’Autre’’, l’occident, l’ex-occupant d’hier et maître du monde d’aujourd’hui. Protéger notre patrimoine c’est faire des pas sûrs sur la route accidentée de la modernité et ce qu’elle exige comme sécularisation et laïcisation des monuments aussi bien que des actes, des règles et de l’espace public, en général.

Moncef Ben Slimane
(professeur universitaire et activiste associatif)
(Ce texte est la synthèse d’un échange avec des étudian(e)s du master Patrimoine Urbain )