samedi 21 août 2021

AICHA FILALI OU LE CORPS ECLATE

 

Cette communication sur le thème de la création m’a été en quelque sorte imposée par un événement : l’octroi à Aïcha Filali (A.F.) du 1er prix du 8ème salon de la création artisanale de décembre 19go pour sa collection de vêtements.

Je suis donc -bon gré, mal gré- dans le vif du sujet avec tous les ingrédients nécessaires au débat et à la réflexion une artiste,, la création, l’art, l’artisanat et la consécration.
En réfléchissant à ce thème, m’est venue à l’esprit quelque chose qui a fait la une des journaux l’année dernière à l’occasion de la visite de Prégogyne, prix Nobel de physique. Cette “chose” c’est la création de l’univers et le fameux Big Bang.

Il y a 15 à 18 milliards d’années, il y eut l’explosion d’une boule de matière dense. Ce big bang dura 1/100 de seconde suivi d’une agrégation de protons et de neutrons pour donner naissance à la terre et à l’univers. Tout ce phénomène dont ignore encore la cause de son déclenchement dura 3 minutes. Actuellement, les savants sont partagés entre une évolution du monde sous la forme d’une expansion infinie dans le temps ; ou bien une évolution suivie d’une rétraction qui ramènera l’univers aux dimensions minuscules des 3 premières minutes.

Dans cette interprétation de la création de l’univers, il y a, à mon avis, les variables explicatives ou les éléments clés qu’on retrouve presque toujours quand on parle de création : une énergie potentielle (pré et supra-temporelle), une explosion, le chaos, l’harmonie (scus l’influence d’un principe organisateur), et le destin.

N’y a-t-il pas là un premier parallèle, ou une analogie, avec la démarche créative d’A.F. ? Peut-on opérer une translation du schéma explicatif de la physique moderne à la dynamique de l’acte artistique d’A.F. en affirmant que nous sommes en présence : d’un potentiel (dans le champ artistique) qui explose en un « big bang esthétique », une pénétration dans le désordre culturel et la quête de l’unité et de la cohérence.


UNE POSITION POTENTIELLE

Aïcha Filali avant de pénétrer le monde des arts possède déjà « une position », un poste qui lui préexiste puisqu’elle est - consciemment ou inconsciemment - une étape dans un cycle de consécration, un membre d’une lignée artistique et intellectuelle.

Le père est Mustapha Filali, intellectuel et politicien tunisien célèbre ; la soeur Azza Filali, médecin journaliste et écrivain ; la tante Safia Farhat, artiste tunisienne de renom, directrice de l’Ecole des beaux Arts pendant plusieurs années.

Ce patrimoine n’est qu’une potentialité qui provoque surtout un effet de croyance qu’il y a quelque chose à faire pour assurer la continuité et mériter la filiation. Est-ce d’ailleurs un hasard que l’un des textes écrits par A.F. sur sa production, s’intitule

 

« LE FIL D’ARIANE ».

A ce capital intellectuel et artistique vient s’ajouter « le capital académique » dont l’importance est allée grandissante ces dernières années pour l’accès et l’exercice de la pratique artistique. En d’autres termes, les détenteurs de titres universitaires dans les disciplines artistiques, les « jeunes », les « praticiens-théoriciens » reconnaissent de moins en moins la légitimité des « anciens ». Le titre académique devient d’une manière subtile un prérequis nécessaire pour l’artiste alors que la manière avec laquelle on exerce l’art se transforme en parallèle et impose de nouvelles exigences.

 

LA DISTINCTION

Aura académique et patrimoine familial artistique rendent seulement possible l’acte créateur, ils ne le font pas.

Et Aïcha Filali cherche à faire éclater cette énergie potentielle pour satisfaire dit-elle : « son désir de reconnaissance : que l’on me reconnaisse comme plasticienne dans le champ de la pratique artistique tunisienne. Ce désir de reconnaissance... est aussi celui d’imposer une parole autre ».

Et pour obtenir cette reconnaissance, il faut créer, c’est à dire s’imposer aux autres créateurs en imposant sa volonté, son pouvoir aux objets de la quotidienneté, à la matière : «C’est ainsi que la seconde exigence que j ‘ai relevée dans ma démarche réside dans un impératif de manipulation directe : un certain “commerce” avec la matière en vue de produire du sens ».

Quelle matière ? Et quels objets ? La première exposition « Portraits » de A.F est une série de têtes de moutons en terre cuite non émaillée posées sur des cadres de bois neutre. « Le troupeau national », comme l’a nommée l’artiste, est fait à base d’argile. Un clin d’oeil à « la première création » trop appuyé pour ne pas être relevé.

La manifestation de la distinction de l’artiste transite par l’esthétisation d’objets courants : vêtements, sacs, chaussures etc... Et c’est grâce à cette alchimie, ce geste de la créatrice, que les objets du quotidien se transforment en oeuvres artistiques, singulières, rares : « la veste filalienne » distingue à la fois l’artiste et celui qui la porte.

LE VERBE

A côté de la rareté, l’autre principe opérant la distinction est le verbe ou le discours. Articles scientifiques, communications dans des séminaires et contributions presque régulières dans des journaux sous forme de critiques artistiques, permettent à A.F de parler d’elle-même et des autres : « Il est donc absurde d’admettre comme une évidence que le moyen le plus privilégié d’expression ou de pratique artistique en Tunisie actuellement soit la pratique picturale. Sans pour autant remettre en question qu’un certain nombre d’individus sont véritablement portés vers cette pratique et qu’ils s’y investissent avec beaucoup de sensibilité ». L’affirmation de soi, dans ce cas, consiste à renvoyer le banal à la banalité (peinture), de reconnaître son mérite et enfin de s’en écarter.

[1]

De plus, les mots permettent d’opérer un « habillage »[2] d’une autre nature du vêtement. En parlant de sa première collection, A.F dit : « Il s’agissait de la présentation d’une ligne de vêtements émanant d’une réflexion basée sur le vêtir d’ici et d’ailleurs... Ce salon m’a semblé être un cadre adéquat pour exprimer ma position par rapport au secteur de l’artisanat en Tunisie... J’ai donc saisi cette occasion pour clarifier des notions tel que l’authenticité, le patrimoine, la tradition ».

Cet « impératif de l’écriture » revendiquée et assumée par l’artiste, c’est la “mode écrite” de Roland Barthes qui sur-charge chaque vêtement de culture. Et la culture signifiée plonge la majorité de ses racines dans la culture universitaire ; les termes du débat évoqué sont académiques.

Il n’est pas étonnant alors qu’A.F rejette le titre d’artiste pour revendiquer le statut d’ « actant culturel ».

 

LA CREATION ET LE CHAOS

Sur un autre plan, le discours sert à décrire l’espace culturel qui enveloppe la créatrice. Un espace lourd de confusion où s’entrechoquent des particules antinomiques : authenticité/modernité, patrimoine/actualité, art/artisanat, imitation/création, etc…

Ce chaos irradie vers les êtres, les objets au point de les déformer, de les dénaturer. L’artiste s’en prend « au mimétisme et au snobisme qui caractérisent notre société dans ses fractions citadines », au « formalisme ». Pour cette raison, elle décide de travailler sur le « Paraître » et d’obéir à « un seul impératif, c’est une exigence de cohérence sans cesse renouvelée ».

Cependant, pour atteindre l’harmonie il lui faut opérer un détour —« la relecture du patrimoine »- et déboucher par la suite sur « l’actualisation ». Cet acte de création en deux temps a pour fonction de redonner la vie à « certains métiers artisanaux en voie d’extinction », aux objets morts qu’ils soient du genre « néo-kitsch » ou des « éléments du patrimoine sacralisés ».

Face à l’exotisme de pacotille qui frappe les objets de l’artisanat dessaisis de leur fonction et de leur signification, la pratique artistique se doit de trouver une réponse au dilemne : s’enraciner OU/ET rompre ? ou pour reprendre A.F : « Comment être enraciné et produire en même temps de l’art actuel ? ». Les termes du débat sont évidemment classiques, les véritables réponses le sont beaucoup moins.

La dichotomie précédente hante la temporalité de la création. Et si le métronome bat une mesure pour l’art et une seconde pour l’artisanat ; une mesure pour l’authenticité et une autre pour la modernité.., le temps du sablier s’écoule inexorablement. Comment alors exister et durer dans l’art, dans la culture et dans l’histoire ?

A.F veut fabriquer des objets pour fixer l’instant et atteindre l’éternité. Et pour ce faire, le support choisi qui est le vêtement doit « consommer » de la tradition, source de sécurité, et acquérir une modernité assumée et non factice. D’une certaine manière, retrouver le sens de l’origine pour créer l’original.

Ce choix de l’artiste qui consiste à refuser le « transfert » pur et simple de l’Autre, mais à l’accepter si et seulement s’il réalise la retrouvaille -en termes nouveaux, évidemment - de soi-même avec soi-même et avec autrui, n’est pas dépourvu d’ambiguïté.

Le premier obstacle quand on associe création et patrimoine, c’est la dimension sacrée du « khalk »[3]. La sémantique des concepts arabes utilisés pour le terme création : « Ibdaa », « tajdid », « Ibtikar », revèle le poids du sacré sur la langue et donc sur les hommes et leurs actions.

Cette dimension est encore confirmée par ce phénomène d’idéalisation de l’artisanat et de l’artisan qui, ne l’oublions pas, ne crée pas mais fabrique. C’est un « Sanâa ».

Il y a, me semble-t-il, chez A.F un attachement au local et au tissu traditionnel qui fonctionnerait comme un acte de pénitence pour un acte impie. Créer en tant que femme et artiste, n’est-ce-pas pas un peu profaner?

 

LE TEMPS

Mais il lui faut vaincre les tabous d’une culture arabo-musulmane castratrice de l’art et des femmes. Souffrir pour briser le cercle d’une histoire des arabes qui patine, et qu’Ibn Khaldoun a magnifiquement décrite, en réussissant la maîtrise du temps.

Ce temps de la culture arabe est sous la tension de l’ancien et du moderne, c’est un temps encore mouvant sous les pieds de l’artiste - le fixer nécessite donc des ancrages et des repères.

Le fil qui lie A. aux Filali, se déroule encore et assure la nouaison avec les ancêtres. Le premier pas dans la conception du vêtement est un voyage vers les ateliers de tissage de la Tunisie profonde, à la recherche d’une matière perdue et oubliée : un « Hram » du Jérid, des tresses de soie de Moknine, un bakhnoug du village troglodyte de Matmata.

Retrouver les « Ouçouls », les fondements’ de l’habit et ensuite retourner à l’atelier, au présent, pour répondre à ce « désir de faire, de fabriquer des choses de mes mains. Source de joie infinie ».

Chaque objet fabriqué est une lutte contre le temps de l’usure ; un moment de l’éternité puisque dépassement du passé et du présent, de cette tension historique, culturelle, esthétique qui caractérise notre temps. Je crée donc je suis, et je crée en conjuguant mon « passé décomposé » avec mon « présent conditionné».

 
L’ESPACE DU CORPS ECLATE

La volonté de domination du temps grâce à des repères culturels et des « pulsions »[4] qui s’esthétisent dans les objets, peut-elle négliger l’ancrage suggéré par le mythe ? peut-on faire l’économie du récit d’Aïcha fille d’Abu Bakr, épouse préférée du prophète Mohamed ?

Aïcha, l’éternelle femme-enfant, symbole de la pureté et de la beauté (idéal esthétique), fut santifiée par le texte coranique qui blâmât les auteurs des commérages à son propos. La raison ? Lors d’une expédition, Aïcha perdit son collier et s’attarda à le chercher ; de retour au camp elle s’aperçut que la caravane était partie. Ce n’est que le lendemain qu’elle rentra à Médine accompagnée de Safwan, le beau jeune homme qui l’a découverte près du campement.

Cet incident donna lieu à des racontars qui s’amplifièrent parmi les rangs des fidèles au point de nécessiter le démenti du prophète et de la parole révélée.

Cependant, l’intérêt du récit réside dans sa dimension symbolique. L’histoire d’Aïcha, génitrice car « mère des croyants », réputée pour son éloquence et sa culture poétique, est l’histoire du sort réservé à toutes celles qui se tiennent hors de la communauté (de la caravane).

Et si le trouble s’installe dans les esprits, la souillure ne tarde pas à atteindre le corps à qui seul le verbe sacré peut rendre toute la pureté.

Dans cette exaltation du corps, de l’éternel féminin, de la pureté et de la maternité, un objet concentre toute l’épaisseur symbolique du récit, c’est le collier.
La perte du collier fétiche rend le corps étranger, vulnérable, c’est la conscience malheureuse et l’angoisse qui s’installent.

Comment éviter l’analogie avec la production d’A.F et ses connotations esthétiques et culturelles ? La chronologie et la thématique de ses expositions qui débutent par des têtes, suivis de vêtements, de chaussures, et que clôturera prochainement une exposition de colliers ; suggèrent plus d’un parallèle avec le mythe.

Le travail de la créatrice sur le “Paraître” est en réalité un travail sur la maîtrise de l’espace du corps qui porte et concentre toutes les rugosités, les énergies contradictoires, les interdits sexuels de la société et de la culture arabo-musulmane qui l’enveloppent.

Un corps qu’elle perçoit éclaté car aliéné et déchiré par l’archétype de l’inconscient collectif passé et par l’altération de la valeur marchande présente. Comment donc le libérer de ces chaînes ?

C’est la création artistique, en tant que source de plaisir supérieur - Création de l’objet et création de soi - qui permet le ré-agencement du corps et son corollaire le dépassement du désordre socio-culturel.

Dans cette métamorphose du corps voulue par l’artiste, c’est le collier qui fait office de lien sacré et indissoluble.


CONCLUSION

Le pouvoir, l’espace et le temps, toujours la même angoisse!
De la physique moderne à la production artistique d’A.F, du premier au dernier créateur ; la création nous paraît si humaine et si magique à la fois.


Moncef BEN SLIMANE
Enseignant à 1’I.T.A.A.U
              Mai 1991



[1] Deux articles d’Aïcha Filali nous ont, en particulier, servi à rédiger cette communication : “le fil d’Ariane” et “Pulsions”. La majorité des citations utilisées proviennent de ces derniers.

[2] Lors de la présentation de sa première collection de vêtements, A.F procéda à la distribution d’un manifeste aux visiteurs pour expliquer sa démarche et ses objectifs.

[3] Une remarque, les documents relatifs au 8ème salon de la création artisanale utilisent une panoplie de termes arabes pour création sans user une seule fois du terme “khalk” - le poids du sacré sur la sémantique ne fait pas de doute

[4] Titre d’un texte d’A.F


dimanche 25 juillet 2021

IL FAUT « RE-FORMER » LES ETUDIANTS

 

L’économiste – du 21 Septembre au 6 Octobre 2011

L’économiste Maghrébin : Comment se porte l’université tunisienne ? Quel bilan dressez-vous notamment du système « License – Mastère – Doctorat » (LMD) ?

Moncef Ben Slimane : Ce dont a principalement souffert l’université, c’est du transfert mimétique du LMD, un système qui a d’abord été importé des Etats-Unis en Europe, puis d’Europe en Tunisie. Or en Tunisie, l’esprit « LMD » n’existe pas, encore moins les structures ou les acteurs. Pour avoir une idée de grandeur, il suffit de se référer aux chiffres : les Européens ont mis 8 ans pour mettre en place ce système, à la suite de nombreux débats, de polémiques et, surtout d’adaptations ; en Tunisie, le texte a été rédigé et mis en application tel quel, 8 mois après. Le LMD a été importé pour mettre l’université tunisienne au diapason des normes internationales en matière de formation et de diplômes. Ce n’est pas un fait nouveau : en 1962, nous nous étions déjà alignés sur l’université napoléonienne ! La question n’est pas d’être pour ou contre le LMD mais les tunisiens auraient pu reprendre le concept et le retravailler en fonction de nos spécificités, sans pour autant sortir du cadre global. Permettez-moi de vous donner un exemple. Le LMD suppose une licence en 3 ans ; or auparavant, on avait une maîtrise en 4 ans. Résultat : on a comprimé le programme de 4 années pour qu’il tienne en 3 ans seulement ! Avant on donnait des notes comme 10 ou 12 ; maintenant, avec les crédits d’enseignement, on va dire qu’à partir de 11, le crédit est accordé mais avec 8, c’est 50% du crédit ! On est loin de l’esprit du LMD : c’est plutôt du rafistolage d’anciennes formations pour les forcer à entrer dans le moule LMD !

Ensuite, c’est tout l’aspect pédagogique la relation entre enseignement et étudiant, qui est à revoir. Le LMD vise à donner de l’autonomie à l’étudiant ; or les étudiants tunisiens ont été pendant 50 ans formatés dans un système qui bridait leur autonomie. Les enseignants arrivent en classe, dictent leur cours, et ressortent ; les étudiants apprennent leurs leçons par cœur et les débitent telles quelles durant l’examen. Quand on leur demande de travailler seuls, de prendre des notes, de faire des recherches de façon autonome, ils ne savent pas faire. Cette chose extraordinaire que d’apprendre l’autonomie aux étudiants, de les rendre acteurs de leur apprentissage et pas seulement de consommateurs passifs, n’a pas été initiée et a même été fourvoyée. Moi, je continue à avoir des salles de classe composée d’étudiants amorphes, qui m’observent et qui répètent textuellement ce que je dis.

Le problème trouve sa source dans l’enseignement secondaire, voire primaire : c’est pour ça qu’il fallait bien réfléchir avant d’appliquer mécaniquement le système LMD ! Quand on accepte la philosophie du LMD et son mode de fonctionnement, il faut au préalable revenir sur la formation des universitaires et leur apprendre à enseigner, parce qu’ils ne savent pas promouvoir chez leurs étudiants l’autonomie pédagogique. Il faut « re-former » les étudiants en ce sens. Du coup, quand on a des modèles parachutés de la sorte sans réflexion a priori, il n’est pas étonnant que ça ne marche pas ! Certes, le modèle existe mais dans son application, ce n’est pas du LMD.

Il en va ainsi des cursus « à la carte ». Dans le système LMD, vous avez en principe le droit de changer de parcours : vous pouvez commencer votre licence à la fac de lettres du 9 Avril puis prendre quelques cours à l’IHEC, aller à l’ISG faire 2 ou 3 crédits et débarquer à l’école d’architecture pour suivre un cours d’histoire de l’architecture ! On en est bien loin… Cela relève de l’utopie. Si vous êtes inscrits à la faculté du 9 Avril, vous y resterez jusqu’à la fin de vos études, point barre.

·        Qu’en est-il de la gouvernance universitaire ? Quel a été l’impact de la révolution du 14 Janvier ?

« Il faut « re-former » les étudiants »

Sur la refonte des structures de gouvernance, il y a beaucoup à dire. Depuis au moins 20 ou 30 ans, l’université est mise au service de l’administration universitaire. Jusqu’à aujourd’hui, l’enseignant et la recherche universitaire sont au service de l’administration : ce ne sont pas les directeurs généraux, ce ne sont pas les agents du ministère, ce ne sont pas les secrétaires généraux qui sont au service de l’enseignement, c’est vous enseignant, qui êtes là à quémander une photocopie, à quémander un rendez-vous, à vous excuser de « déranger » pour organiser une soutenance… Je ne parle même pas de la prise des rendez-vous avec les cadres de l’administration du rectorat : c’est la croix et la bannière ! Quant au courrier jamais de réponse… Cette domination de l’administration se reflétait jusque dans les attitudes : les enseignants craignent les secrétaires généraux, tremblaient devant les recteurs ! L’administration avec l’appui des organes du RCD, faisait régner la terreur. Ici, à l’école d’architecture, il y avait du mauve et des portraits de Ben Ali partout, dans les classes comme à l’extérieur. Le plus triste dans tout ça, c’est qu’on se retrouvait à juste quatre ou cinq enseignants pour exiger de l’administration de retirer la banderole… Réponse de l’administration : trouvez-nous dix personnes et on tiendra compte de vos protestations… La peur était telle parmi mes collègues que nous n’y sommes jamais arrivés. L’administration, dans son fonctionnement jusqu’à aujourd’hui, a mis les enseignants à sa botte, dans les grands problèmes comme dans les détails du quotidien. Il y eu véritablement un climat d’arrogance des bureaucrates encouragé par l’impunité et la délation, qui a touché à la dignité des universitaires. C’est la force de Ben Ali : il a mis en place une administration « flico-académique » qui nous littéralement broyés et anesthésiés. Le 5 août 2008, par exemple, à l’université du 7 Novembre à Carthage accorde à Kadhafi le titre du Docteur Honoris Causa ! Vous vous imaginez Kadhafi, Docteur Honoris Causa ! C’est un véritable crime contre l’humanité intelligente, contre l’homo sapiens…

·        La part pandémique des jeunes étudiants (assistants et maîtres-assistants) dans l’effectif universitaire n’a-t-elle pas contribué à cette mainmise ?

Depuis le milieu des années 90, on observe une dépolitisation massive des jeunes. Cette génération d’étudiants, débarquant à l’université fraîchement auréolés de leur doctorat, n’a, depuis une bonne dizaine d’années, aucune culture ni même velléité d’engagement politique. Car, contrairement à la génération de leurs aînés (la mienne, par exemple), ils n’ont pas fait leurs armes syndicales et politiques dans le mouvement étudiant ! Du coup, les contestataires sont des quinquagénaires, des vieux quoi (rires)… J’exagère un peu le trait, il y a bien entendu des jeunes enseignants impliqués politiquement mais ils restent une minorité. Vous savez, dans les élections des conseils scientifiques ces dernières années, le RCD est arrivé à rafler près de 80% des sièges réservés aux étudiants élus ! C’est le paysage électoral et politique durant ces dix dernières années ! Des étudiants élus par d’autres étudiants membres du RCD ! J’ai assisté dans mon école à des élections truquées, vidées de leur sens, sans que personne ne proteste, ne s’oppose… L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement ! Et le syndicat de l’enseignement supérieur – qui avait la réputation d’être indiscipliné et de dire son mot – a été malheureusement mis au pas depuis cinq ou six ans par le bureau exécutif de l’UGTT. Tel était le bilan au 14 Janvier 2011.

·        Le Forum Universitaire Tunisien (FUT) est l’un des fruits du 14 Janvier. Quelle en est la mission ? Quels espoirs portez-vous pour l’enseignement supérieur ?

Le FUT est né de deux constats. Tout d’abord, contrairement à d’autres corps professionnels (comme les avocats, les juges, les agents de la municipalité, la police,…) les universitaires tunisiens ont été les grands absents et de la scène politique, avant et après le 14 Janvier. Deuxième constat : les universitaires ne bénéficiaient d’un lieu, d’un cadre de débats et d’échanges suite à une série de déceptions causées par le syndicat national et la direction de l’UGTT. Après le 14 Janvier, les universitaires étaient dans l’expectative, dans l’attente d’un changement de fond. Dès la reprise des cours, fin janvier 2011, des contacts se sont noués entre enseignants – via les réseaux sociaux notamment – pour engager une action, pour être présents dans la société civile. Et la forme choisie pour cet engagement était naturellement la création d’une association. Le FUT est né pour reconstruire des liens entre universitaires et pour créer un espace d’échanges, de débats et de propositions dans le cadre d’une action citoyenne. L’idée était de créer une association qui ne serait pas un syndicat sous une nouvelle forme avec ses pratiques désuètes, ses manipulations, son instrumentalisation du corps universitaire. C’est en fait une action citoyenne des universitaires pour créer un lieu de convergence où s’exprimerait leur parole, dans toute sa diversité.

L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement !

·        Comment comptez-vous contribuer à l’identification de l’université d’après le 14 Janvier ?  

 On pense organiser les Etats généraux de l’université en y impliquant toutes les parties prenantes. Une entrevue avec le ministre de l’Enseignement supérieur, M. Chaabouni, a été sollicité : il a accueilli favorablement notre proposition. Nous lui avons également fait part de notre vision quant aux modalités de l’élection (et de réélection) des directeurs, des recteurs et des doyens d’université, pour qu’elles soient désormais fondées sur la transparence et la responsabilité. Un vote responsable doit consacrer la démocratie représentative mais il suppose, nécessairement, que le vote doit être précédé de la présentation orale et de la discussion, par chacun des candidats à ces postes, de leur programme, et de leurs engagements afin que, nous électeurs, ayons la possibilité de comparer et de décider en connaissance de cause. Ce système amènerait en plus les élus à répondre, régulièrement au cours de leur mandat, de l’avancement de la réalisation de leur programme. La responsabilité va ici de pair avec le contrôle. Mais les dernières élections des responsables universitaires post-14 Janvier ce sont, à mon avis, fondamentalement déroulées selon les règles de l’ancien système. C’est vrai, les nominations ont disparu et le principe des élections a été généralisé, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le mal endémique de la démocratie élective à l’université vient du fait qu’il y trois groupes de lobbies qui agissent : le lobby disciplinaire – par exemple, les doyens de la faculté de Sciences de Tunis sont souvent issus du département de physique, juste parce qu’ils sont importants du point quantitatif ! – le lobby syndical et le lobby politique. En général, on est élu en fonction des rapports de force entre ces trois groupes de pression. Cette règle du jeu a continué à fonctionner lors des dernières élections… Faire preuve de sa compétence, présenter un programme devant les enseignants-électeurs, c’était à mon avis, le SMIG universitaire pour ces élections post-révolutionnaires. On peut être un syndicaliste très populaire mais être le pire des électeurs ou des recteurs !

Deuxième revendication adressée au ministre : doter les conseils scientifiques d’université – le seul pouvoir local susceptible de contrebalancer le pouvoir central – d’un rôle non plus consultatif mais exécutif, lui permettant de prendre des décisions. Là encore, on a fait chou blanc. Les conseils scientifiques élus n’ont pas été à la hauteur de nos attentes, ni à celles de la révolution. Il aurait fallu être plus ambitieux, que les autorités aient réellement confiance dans les universitaires. Mais c’est peut-être trop demander au gouvernement provisoire que de « digérer » l’élan révolutionnaire…

L’autre plaie dont souffre l’université, c’est de voir encore manœuvrer les responsables du RCD dissous et les « mounachidine » : c’est inacceptable et indécent. Il ne faut pas déclencher une chasse aux sorcières mais tout simplement établir la liste avec la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution et les écarter définitivement ! C’est la moindre des choses à faire, par respect pour l’université. Je ne me résous pas à accepter qu’un enseignant mette des étudiants dans un bus pour les emmener soi-disant faire un exercice sur terrain, dévie le bus vers la tante de la compagne de Ben Ali et leur intime l’ordre de descendre pour exprimer leur soutien et de participer aux festivités ! Ce type de personnage n’a rien à voir avec l’université. Il faut mettre un terme à la capacité de nuisance de ces énergumènes, il y va de la dignité des universitaires.

                                                        Propos recueillis par Sihem Bouzid   

vendredi 16 juillet 2021

Le statut des universitaires est caduc, dirait l'Autre...

 

L’économiste Maghrébin : Comment se porte l’université tunisienne ? Quel bilan dressez-vous notamment du système « License – Mastère – Doctorat » (LMD) ?

Moncef Ben Slimane : Ce dont a principalement souffert l’université, c’est du transfert mimétique du LMD, un système qui a d’abord été importé des Etats-Unis en Europe, puis d’Europe en Tunisie. Or en Tunisie, l’esprit « LMD » n’existe pas, encore moins les structures ou les acteurs. Pour avoir une idée de grandeur, il suffit de se référer aux chiffres : les Européens ont mis 8 ans pour mettre en place ce système, à la suite de nombreux débats, de polémiques et, surtout d’adaptations ; en Tunisie, le texte a été rédigé et mis en application tel quel, 8 mois après. Le LMD a été importé pour mettre l’université tunisienne au diapason des normes internationales en matière de formation et de diplômes. Ce n’est pas un fait nouveau : en 1962, nous nous étions déjà alignés sur l’université napoléonienne ! La question n’est pas d’être pour ou contre le LMD mais les tunisiens auraient pu reprendre le concept et le retravailler en fonction de nos spécificités, sans pour autant sortir du cadre global. Permettez-moi de vous donner un exemple. Le LMD suppose une licence en 3 ans ; or auparavant, on avait une maîtrise en 4 ans. Résultat : on a comprimé le programme de 4 années pour qu’il tienne en 3 ans seulement ! Avant on donnait des notes comme 10 ou 12 ; maintenant, avec les crédits d’enseignement, on va dire qu’à partir de 11, le crédit est accordé mais avec 8, c’est 50% du crédit ! On est loin de l’esprit du LMD : c’est plutôt du rafistolage d’anciennes formations pour les forcer à entrer dans le moule LMD !

Ensuite, c’est tout l’aspect pédagogique la relation entre enseignement et étudiant, qui est à revoir. Le LMD vise à donner de l’autonomie à l’étudiant ; or les étudiants tunisiens ont été pendant 50 ans formatés dans un système qui bridait leur autonomie. Les enseignants arrivent en classe, dictent leur cours, et ressortent ; les étudiants apprennent leurs leçons par cœur et les débitent telles quelles durant l’examen. Quand on leur demande de travailler seuls, de prendre des notes, de faire des recherches de façon autonome, ils ne savent pas faire. Cette chose extraordinaire que d’apprendre l’autonomie aux étudiants, de les rendre acteurs de leur apprentissage et pas seulement de consommateurs passifs, n’a pas été initiée et a même été fourvoyée. Moi, je continue à avoir des salles de classe composée d’étudiants amorphes, qui m’observent et qui répètent textuellement ce que je dis.

Le problème trouve sa source dans l’enseignement secondaire, voire primaire : c’est pour ça qu’il fallait bien réfléchir avant d’appliquer mécaniquement le système LMD ! Quand on accepte la philosophie du LMD et son mode de fonctionnement, il faut au préalable revenir sur la formation des universitaires et leur apprendre à enseigner, parce qu’ils ne savent pas promouvoir chez leurs étudiants l’autonomie pédagogique. Il faut « re-former » les étudiants en ce sens. Du coup, quand on a des modèles parachutés de la sorte sans réflexion a priori, il n’est pas étonnant que ça ne marche pas ! Certes, le modèle existe mais dans son application, ce n’est pas du LMD.

Il en va ainsi des cursus « à la carte ». Dans le système LMD, vous avez en principe le droit de changer de parcours : vous pouvez commencer votre licence à la fac de lettres du 9 Avril puis prendre quelques cours à l’IHEC, aller à l’ISG faire 2 ou 3 crédits et débarquer à l’école d’architecture pour suivre un cours d’histoire de l’architecture ! On en est bien loin… Cela relève de l’utopie. Si vous êtes inscrits à la faculté du 9 Avril, vous y resterez jusqu’à la fin de vos études, point barre.

·        Qu’en est-il de la gouvernance universitaire ? Quel a été l’impact de la révolution du 14 Janvier ?

« Il faut « re-former » les étudiants »

Sur la refonte des structures de gouvernance, il y a beaucoup à dire. Depuis au moins 20 ou 30 ans, l’université est mise au service de l’administration universitaire. Jusqu’à aujourd’hui, l’enseignant et la recherche universitaire sont au service de l’administration : ce ne sont pas les directeurs généraux, ce ne sont pas les agents du ministère, ce ne sont pas les secrétaires généraux qui sont au service de l’enseignement, c’est vous enseignant, qui êtes là à quémander une photocopie, à quémander un rendez-vous, à vous excuser de « déranger » pour organiser une soutenance… Je ne parle même pas de la prise des rendez-vous avec les cadres de l’administration du rectorat : c’est la croix et la bannière ! Quant au courrier jamais de réponse… Cette domination de l’administration se reflétait jusque dans les attitudes : les enseignants craignent les secrétaires généraux, tremblaient devant les recteurs ! L’administration avec l’appui des organes du RCD, faisait régner la terreur. Ici, à l’école d’architecture, il y avait du mauve et des portraits de Ben Ali partout, dans les classes comme à l’extérieur. Le plus triste dans tout ça, c’est qu’on se retrouvait à juste quatre ou cinq enseignants pour exiger de l’administration de retirer la banderole… Réponse de l’administration : trouvez-nous dix personnes et on tiendra compte de vos protestations… La peur était telle parmi mes collègues que nous n’y sommes jamais arrivés. L’administration, dans son fonctionnement jusqu’à aujourd’hui, a mis les enseignants à sa botte, dans les grands problèmes comme dans les détails du quotidien. Il y eu véritablement un climat d’arrogance des bureaucrates encouragé par l’impunité et la délation, qui a touché à la dignité des universitaires. C’est la force de Ben Ali : il a mis en place une administration « flico-académique » qui nous littéralement broyés et anesthésiés. Le 5 août 2008, par exemple, à l’université du 7 Novembre à Carthage accorde à Kadhafi le titre du Docteur Honoris Causa ! Vous vous imaginez Kadhafi, Docteur Honoris Causa ! C’est un véritable crime contre l’humanité intelligente, contre l’homo sapiens…

·        La part pandémique des jeunes étudiants (assistants et maîtres-assistants) dans l’effectif universitaire n’a-t-elle pas contribué à cette mainmise ?

Depuis le milieu des années 90, on observe une dépolitisation massive des jeunes. Cette génération d’étudiants, débarquant à l’université fraîchement auréolés de leur doctorat, n’a, depuis une bonne dizaine d’années, aucune culture ni même velléité d’engagement politique. Car, contrairement à la génération de leurs aînés (la mienne, par exemple), ils n’ont pas fait leurs armes syndicales et politiques dans le mouvement étudiant ! Du coup, les contestataires sont des quinquagénaires, des vieux quoi (rires)… J’exagère un peu le trait, il y a bien entendu des jeunes enseignants impliqués politiquement mais ils restent une minorité. Vous savez, dans les élections des conseils scientifiques ces dernières années, le RCD est arrivé à rafler près de 80% des sièges réservés aux étudiants élus ! C’est le paysage électoral et politique durant ces dix dernières années ! Des étudiants élus par d’autres étudiants membres du RCD ! J’ai assisté dans mon école à des élections truquées, vidées de leur sens, sans que personne ne proteste, ne s’oppose… L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement ! Et le syndicat de l’enseignement supérieur – qui avait la réputation d’être indiscipliné et de dire son mot – a été malheureusement mis au pas depuis cinq ou six ans par le bureau exécutif de l’UGTT. Tel était le bilan au 14 Janvier 2011.

·        Le Forum Universitaire Tunisien (FUT) est l’un des fruits du 14 Janvier. Quelle en est la mission ? Quels espoirs portez-vous pour l’enseignement supérieur ?

Le FUT est né de deux constats. Tout d’abord, contrairement à d’autres corps professionnels (comme les avocats, les juges, les agents de la municipalité, la police,…) les universitaires tunisiens ont été les grands absents et de la scène politique, avant et après le 14 Janvier. Deuxième constat : les universitaires ne bénéficiaient d’un lieu, d’un cadre de débats et d’échanges suite à une série de déceptions causées par le syndicat national et la direction de l’UGTT. Après le 14 Janvier, les universitaires étaient dans l’expectative, dans l’attente d’un changement de fond. Dès la reprise des cours, fin janvier 2011, des contacts se sont noués entre enseignants – via les réseaux sociaux notamment – pour engager une action, pour être présents dans la société civile. Et la forme choisie pour cet engagement était naturellement la création d’une association. Le FUT est né pour reconstruire des liens entre universitaires et pour créer un espace d’échanges, de débats et de propositions dans le cadre d’une action citoyenne. L’idée était de créer une association qui ne serait pas un syndicat sous une nouvelle forme avec ses pratiques désuètes, ses manipulations, son instrumentalisation du corps universitaire. C’est en fait une action citoyenne des universitaires pour créer un lieu de convergence où s’exprimerait leur parole, dans toute sa diversité.

L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement !

·        Comment comptez-vous contribuer à l’identification de l’université d’après le 14 Janvier ?  

 On pense organiser les Etats généraux de l’université en y impliquant toutes les parties prenantes. Une entrevue avec le ministre de l’Enseignement supérieur, M. Chaabouni, a été sollicité : il a accueilli favorablement notre proposition. Nous lui avons également fait part de notre vision quant aux modalités de l’élection (et de réélection) des directeurs, des recteurs et des doyens d’université, pour qu’elles soient désormais fondées sur la transparence et la responsabilité. Un vote responsable doit consacrer la démocratie représentative mais il suppose, nécessairement, que le vote doit être précédé de la présentation orale et de la discussion, par chacun des candidats à ces postes, de leur programme, et de leurs engagements afin que, nous électeurs, ayons la possibilité de comparer et de décider en connaissance de cause. Ce système amènerait en plus les élus à répondre, régulièrement au cours de leur mandat, de l’avancement de la réalisation de leur programme. La responsabilité va ici de pair avec le contrôle. Mais les dernières élections des responsables universitaires post-14 Janvier ce sont, à mon avis, fondamentalement déroulées selon les règles de l’ancien système. C’est vrai, les nominations ont disparu et le principe des élections a été généralisé, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le mal endémique de la démocratie élective à l’université vient du fait qu’il y trois groupes de lobbies qui agissent : le lobby disciplinaire – par exemple, les doyens de la faculté de Sciences de Tunis sont souvent issus du département de physique, juste parce qu’ils sont importants du point quantitatif ! – le lobby syndical et le lobby politique. En général, on est élu en fonction des rapports de force entre ces trois groupes de pression. Cette règle du jeu a continué à fonctionner lors des dernières élections… Faire preuve de sa compétence, présenter un programme devant les enseignants-électeurs, c’était à mon avis, le SMIG universitaire pour ces élections post-révolutionnaires. On peut être un syndicaliste très populaire mais être le pire des électeurs ou des recteurs !

Deuxième revendication adressée au ministre : doter les conseils scientifiques d’université – le seul pouvoir local susceptible de contrebalancer le pouvoir central – d’un rôle non plus consultatif mais exécutif, lui permettant de prendre des décisions. Là encore, on a fait chou blanc. Les conseils scientifiques élus n’ont pas été à la hauteur de nos attentes, ni à celles de la révolution. Il aurait fallu être plus ambitieux, que les autorités aient réellement confiance dans les universitaires. Mais c’est peut-être trop demander au gouvernement provisoire que de « digérer » l’élan révolutionnaire…

L’autre plaie dont souffre l’université, c’est de voir encore manœuvrer les responsables du RCD dissous et les « mounachidine » : c’est inacceptable et indécent. Il ne faut pas déclencher une chasse aux sorcières mais tout simplement établir la liste avec la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution et les écarter définitivement ! C’est la moindre des choses à faire, par respect pour l’université. Je ne me résous pas à accepter qu’un enseignant mette des étudiants dans un bus pour les emmener soi-disant faire un exercice sur terrain, dévie le bus vers la tante de la compagne de Ben Ali et leur intime l’ordre de descendre pour exprimer leur soutien et de participer aux festivités ! Ce type de personnage n’a rien à voir avec l’université. Il faut mettre un terme à la capacité de nuisance de ces énergumènes, il y va de la dignité des universitaires.

                                                        Propos recueillis par Sihem Bouzid   

dimanche 20 juin 2021

La réforme universitaire est mal partie ?

 Dans un précédent article sur ‘’la Méforme universitaire’’ (Leaders, Opinions, 21/12/2018) j’avais signalé que l’université tunisienne a perdu, depuis un moment, son aura.

Un simple observateur qui se met à l’écoute des différents acteurs de la scène universitaire nationale n’aura aucune difficulté à percevoir un malaise, pour ne pas dire, un désarroi. 
Il pourra, en effet, relever les réactions suivantes chez les principaux intéressés:

  • Les étudiants n’ont plus beaucoup de doute sur leur avenir professionnel et sur la valeur, ou l’utilité de leur diplôme ;
  • Les enseignants lancent un cri d’alarme face à la baisse du niveau et à la détérioration des conditions d’enseignement ;
  • Les responsables de département, laboratoires, facs ou instituts croulent sous les difficultés de gestion quotidienne de leurs services et personnel ;
  • Les ministres et autres conseillers, experts, ne brillent pas par leur capacité à dépasser les dysfonctionnements du secteur et parleur compétences à le reformer.

Pour ne pas tomber dans le discours catastrophiste et sans chercher à alimenter la sinistrose ambiante? gardons espoir et balisons le chemin vers une université tunisienne différente ou alternative.
Des questions s’imposent des lors à tous les acteurs de l’université : comment faire pour que l’université tunisienne se dote de moyens afin de relever les défis qu’elle affronte à l’échelle régionale, nationale et internationale ?Quelles axes de réflexion et quelles modalités de débat doit-on mobiliser pourque cette réforme soit digne des mots d’ordre du 14/01/2011, dignité, citoyenneté et liberté ?

D’abord et avant tout, engager un dialogue sur l’avenir de l’université, en ne craignant pas une démarche où l’auto-critique et la discussion franche et démocratique aideraient à un arbitrage serein et responsable entre les choix qui se présentent aux différentes parties prenantes.

Ce qui précède a pour corollaire que tout ministre qui choisit de se mettre dans des situations de tension (grèves, sit-in…) l’obligeant à gérer des rapports de force, ne peut piloter une réforme avec un esprit post 14/1.

De même, les syndicats se doivent d’être des forces de contestation mais, surtout, de proposition prenant en considérant les aspects aussi bien matériels que moraux.Autrement dit : tourner la page du syndicalisme archaïqued’assistance strictement corporatif.

En dernière analyse, toute réforme universitaire participe d’une ‘’idée’’ de l’université, du rôle qu’elle doit jouer par rapport à la société tunisienne qui connaît des bouleversements rapides et profonds depuis la révolution.

L’université nouvelle devrait nous aider à penser, à définir et à maîtriser notre insertion singulière dans l’environnement national, régional et mondial. Son crédo n’est pas de s’adapter aux contraintes extérieures pour reproduire passivement le modèle de l’université française ou américaine comme à fut le cas jusqu’à présent. Sans ambition il n’ayant que de l’imitation.
L’université se doit d’interagir avec son environnement en fonction des choix et des aspirations de notre société civile et, en particulier, de notre jeunesse, victime  d’une politique néo-libérale aux recettes désuètes prônées par les  gouvernements successifs.

La réforme universitaire a pour mission de nous préparer à forger une idée du tunisien -cette exception du monde arabe-en dotant les jeunes de connaissances   et compétences qui leur permettent de choisir, décider et construire le pays qu’ils ont débarrassé de la dictature et dont ils ont été dépossédés.

En rédigeant les dernières lignes de cet article, je prends connaissance du ‘’rapport de la Cour des Comptes 2016/2017’’ concernant le Ministère de l’enseignement supérieur à qui il reproche – en termes techniques et diplomatiques – d’avoir fermé l’œil sur la gestion délictueuse et mercantiliste des patrons de universités privées.
Il ne s’agit pas de petites irrégularités, mais d’une véritable stratégie consistant en : une hausse vertigineuse des frais de scolarité, l’absence de cadres enseignants qualifiés et de conseils scientifiques réguliers, l’absence de contrôle  des examens, l’homologation de diplômes contre l’avis de commissions scientifiques qualifiées, le dépassement des capacités officielles d’accueil…

Tout ceci prend place au vu et au su du Ministère de l’Enseignement supérieur qui est ; en principe, l’autorité habilitée à contrôler et sanctionner ces infractions.
Où va-t-on si la tutelle du service publie est spectatrice ? Pour quelles raisons ces ""privilèges" d'impunité dont bénéficie le secteur de l’enseignement privé ? Impensable et inacceptable.

On peut tout simplement conclure en termes politiquement corrects : La réforme universitaire est mal partie !

Moncef Ben Slimane
(Ex-SG. du Syndicat de l’Enseignement Supérieur)

samedi 1 mai 2021

Société : Les faces cachées de la corruption dans le milieu universitaire tunisien

 Une étude sur le diagnostic et la prévention de la corruption dans le milieu universitaire tunisien a été présentée, vendredi 27 juin à Tunis. Réalisée par le Forum Universitaire Tunisien, l’étude a pour objectif d’examiner et d’analyser les perceptions de ce phénomène par les différents acteurs directement impliqués dans le milieu universitaire afin de proposer des recommandations utiles pour prévenir et contrecarrer l’enracinement de ce fléau.

Les résultats de l’étude, qui a duré une année, ont été présentés lors d’une conférence de presse donnée par les membres du Forum Universitaire Tunisien. “Cette étude est la plus aboutie et la plus sérieuse réalisée sur la corruption dans le milieu universitaire en Tunisie”, a indiqué, à cette occasion, Moncef Ben Slimane, président du Forum. “Cette étude sera soumise au ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et des Technologies de la communication et de l’information”, a-t-il dit.

L’étude a été effectuée sur plusieurs phases: étude documentaire, étude qualitative et étude quantitative (Approche académique) et approche artistique (production des supports de prévention).

Pour la majorité des acteurs consultés lors de cette enquête, la corruption serait “tout contournement des lois pour un profit personnel et la personne corrompue serait un opportuniste qui accepte de rendre service d’une manière illicite moyennant une contrepartie”.

Afin d’appréhender le phénomène de la corruption dans le milieu universitaire Tunisien, la méthodologie adoptée a été articulée autour de deux approches: qualitative et quantitative.

Absence d’objectivité dans l’ouverture de postes

L’approche qualitative a fait ressortir les principaux résultats suivants: les enseignants ont noté l’absence d’objectivité dans l’ouverture des postes, le choix des candidats admis et leur affectation et dans le traitement des dossiers de mutation outre la gouvernance des départements (répartition des matières, emplois du temps) qui serait dans certains cas élaborés sur la base du favoritisme et de la complaisance, selon l’enquête.

Côté recherches, les enseignants semblent souffrir des problèmes liés au manque de transparence dans la nomination des chefs de laboratoires et l’octroi des stages et de bourses, en plus de l’exploitation de jeunes doctorants.

D’autres formes de corruption relatives au déroulement des cours et des examens sont, également, citées par l’étude (cours particuliers, fraudes…)

Selon l’étude, les étudiants perçoivent la corruption comme un système qui agit grâce à la complicité de plusieurs individus activement ou passivement impliqués. Dans ce cadre, plusieurs zones de corruption ont été identifiées, notamment le changement des notes, la fuite des sujets d’examens, la falsification des diplômes, le harcèlement sexuel et moral et le flou qui caractérise l’octroi des bourses et les concours de réorientation.

Les administratifs confirment les formes de corruption évoquées par les enseignants et les étudiants liées essentiellement au manque d’objectivité dans le traitement des dossiers de marchés publics, l’acceptation de bâtiments non conformes aux règles de sécurité et la tolérance des absences des enseignants et des agents administratifs. Les interlocuteurs ont estimé, qu’il s’agit d’un domaine où la pression exercée par plusieurs intervenants influents constitue une pratique courante voire quotidienne.

La culture du piston…

La phase quantitative de l’étude a consisté à conduire une enquête nationale sur la base de trois questionnaires administrés auprès d’un échantillon de 1264 personnes interrogées. Les résultats de l’enquête montrent que pour les trois acteurs directement impliqués dans la vie universitaire, la corruption constitue un phénomène courant, nuisible à l’image de l’université et dont l’évolution continue même après la révolution du 14 janvier 2011. Ces acteurs admettent que la corruption trouve principalement ses origines dans la culture du piston, l’absence d’un système de contrôle, l’incompétence de certains responsables et/ou enseignants, l’absence de sanction ou de culture de dénonciation.

Les trois acteurs estiment, également, qu’il est très difficile d’éliminer la corruption dans le milieu universitaire. Ce constat est “inquiétant et ferait de l’Université Tunisienne un ascenseur social en panne”, indique l’étude.

En revanche, des pistes de réflexion intéressantes ont été suggérées par les personnes interrogées consistant, essentiellement, en la réforme du mode de gouvernance et de gestion du système universitaire, la sensibilisation des intervenants aux graves conséquences de la corruption dans le milieu universitaire, l’identification et la reconnaissance des normes à respecter, la mise en œuvre de méthodes de contrôle et l’instauration d’un système de sanction efficace.

samedi 24 avril 2021

La méforme universitaire

 Le site du Ministère de l’enseignement supérieur vient de publier un communiqué du conseil des universités comportant une révision des grades des enseignants-chercheurs passant de 4 à 2 grades: les Maîtres de conférence et les Professeurs de l’enseignement supérieur. Le document fixe également les conditions de promotion d’un grade à un autre.

En voie d’effondrement, l’université tunisienne a voulu que chaque ministre imagine sa petite réforme, met en place une commission avec moult  réunions, assemblées, communiqués, compte-rendu dans une incessante et incroyable débauche d’énergie.

Ajoutons à cela la décision d’un sit-in de protestation de la Fédération syndicale des universitaires qui nous fait craindre ‘’la malédiction de Sisyphe’’ et un retour vers des scénarios de réforme semblable à ceux du temps du ‘’Makhlou3’’.

Faut-il rappeler que repenser le métier des enseignants et chercheurs nécessite un projet, une vision qui supportent et légitiment les nouveaux modes d’exercice proposés? Sinon assisterait, comme dans ce document, à une série de mesures administratives reproduisant, presque à l’identique, la nomenclature des  grades de l’université française promulguée en………. 1984.

Heurs et malheurs des universitaires

Réviser le statut des universitaires, c’est toucher à la colonne vertébrale de l’institution universitaire; c’est la remettre sur pied et lui redonner du sens dans un contexte de décomposition et de réglementation totale et générale.

En principe, un universitaire est censé enseigner, préparer les cours etles examens, les corriger, encadrer les étudiants, participer aux jurys, aux conseils scientifiques etcommissions nationales, diriger des thèses ou des masters remplir des procès-verbaux, des rapports, des dossiers, assumer des tâches de direction, de département, d’unité de formation et de recherche,expertiser desdossiers, diriger des institutions, des revues, des collections, assister ou organiser des séminaires et des colloques, écrire des ouvrages ou des articles, etc

En fait-et si on met de côté les discours politiquement corrects-force est de constater que la lassitude et le découragement ont gagné un nombre grandissant de collègues.

La vie collégiale est presque éteinte dans un grand nombre d’institutions. Les réunions de département, les jurys, l’encadrement, l’animation des labos et tout ce qui fait la vie de l’université et de l’universitaire sont devenus le lot d’une minorité. Ajoutons à cela qu’absentéisme et démission de certains ont  développé un sentiment de solitude chez ceux qui veulent continuer à y croire.

Les sessions de recrutement des enseignants-chercheurs sont de plus en plus entachées de soupçons quant à l’objectivité et à l’impartialité des jurys. Les postes ne seraient plus accordés au plus méritant, mais à celui qui assure déjà des vacations sur place ou à son propre protégé qu’on a prévu d’installer. Les candidats, plein d’espoir et d’angoisse, ont, par conséquent, souvent l’impression de faire de la figuration.
En définitive la schizophrénie nationale a atteint la communauté universitaire.Nous sommes devenus des électrons libres, étrangers à nous-mêmes, à notre mission et à nos institutions dont on ne maîtrise plus ni les codes ni le mode de fonctionnement.

Soliloque des enseignants et apathie des étudiants

Nos vis-à-vis, notre miroir réfléchissant, les étudiant, sont précarisés et inculturés par des conditions de vie et d’études de plus en plus insupportables.

Les cours sont, depuis un moment, une sorte de monologue complet et permanent. On ne sait plus si on ennuie ou on intéresse les étudiants qui ingurgitent ce que l’on leur sert dans une posture de totale apathie. Discussion, critique, débat font, depuis longtemps, partie de l’histoire ancienne de l’université tunisienne. En clair, les premiers cycles sont une sorte de lycée où il faut s’efforcer d’apprendre aux étudiants à construire une phrase ou une idée.

Il y’a une vingtaine d’années, le Ministère a décidé, par une circulaire, de doper le taux de réussite des étudiants du 1er cycle. Cette mesure qui consiste à obtenir à tout prix une bonne moyenne nationale de réussite, se révéla une gigantesque illusion. On s’aperçut très vite que cette contorsion purement statistique ne correspond pas à une amélioration pédagogique ou à des compétences réelles capables de stopper l’accroissement exponentiel de la cohorte des chômeurs.

Consommateurs amorphes des enseignements qu’on leur prodigue, les étudiants vivent leur scolarité avec une calculatrice qui les aide à opérer une gestion de boutiquier de leurs notes, coefficients,…prêts même à frauder, à acheter des sujets. Un phénomène dont l’amplitude et la fréquence devraient faire réfléchir plus d’un.

Nos étudiants sont, le moins qu’on puisse dire, sceptiques quant à la valeur des diplômes qu’on leur délivre, qu’ils savent difficilement monnayables sur le marché du travail, du moins pour les filières généralistes.

Nombreux sont ceux qui opèrent une rallonge à leurs études en s’inscrivant dans des masters en vue d’échapper au face à face avec le chômage.

‘’Dégage’’ la vieille université

Les traits de ce bilan sont volontairement forcés afin d’alerter les acteurs de la réforme de l’enseignement supérieur sur les dangers d’une alternative à l’université agonisante qui serait parachutée et copier-coller des systèmes universitaire étrangers.

Le Ministre de l’enseignement supérieur, les présidents d’université, les cadres syndicaux et tous les acteurs de la réforme sont redevables aux dizaines de milliers de diplômé(e)s chômeurs qui ont accompli le miracle tunisien: faire fuir le 14/01/2011 un dictateur arabe.
Nos jeunes aspirent à une université qui ne soit pas une greffe artificielle sur le corps malade de leur propre société. Ces mêmes jeunes rêvent d’une université qui les aide à recouvrir la dignité, la citoyenneté et un avenir.

Pour ce faire, il est nécessaire d’administrer un véritable ‘’DEGAGE’’ à la vieille institution académique, celle qui vit un jour 1000 universitaires supplier BEN ALI de candidater en 2009 pour un 5ème mandat. La honte.

Moncef Ben Slimane

Prof.(Universitaire, ex-SG du syndicat de l’enseignement supérieur)