mercredi 1 septembre 2021

De la normalisation avec Israël

 

                                               L’EXPRESSION Nº27 – 18 au 24 avril 2008

Moncef Ben Slimane

La visite de Sadate en Israël le 19 Novembre 1977 a provoqué une dénonciation quasi-unanime du monde arabe. Trente ans après, presque jour pour jour, Annapolis a vu la participation de tous les Etats arabes à une conférence de paix en présence d’une délégation israélienne. Durant toutes ces décennies les rapports que nous – comprenez les Arabes – avons avec Israël ont engendré une abondante littérature politique où un terme a toujours occupé une place de choix. Il s’agit d’ « el-tatbi3 », rapidement décliné « normalisation » en français. Un vocable sémantiquement intéressant, vu les polémiques qu’il a déclenchées et les ambiguïtés qu’il recèle.

« Et-tatbi3 » et la linguistique

Si on se réfère à l’étymon « attabi3a » (nature), « et-tatbi3 » voudrait dire : rendre naturelles les relations israélo-arabes. Ce qui n’est pas étymologiquement parlant, une hérésie ni un parjure en soi. Mais on est bien loin, comme on s’en doute, des réalités de la scène politique : être accusé de « tatbi3 » fait trembler depuis des années les militants politiques ou intellectuels arabes auxquels cette étiquette est collée.

En poussant un petit peu plus loin cette pérégrination, sans prétention scientifique, dans les arcanes de la linguistique, on rencontre dans le dialectal tunisien deux autres dérivés de « tatbi3 », qui sont de prime abord curieux : le premier « tab3a » (la boue) et le second « tâba3 » (tampon). L’on saisit très vite que penser, souhaiter ou déclarer que les relations entre « nous » et les Israéliens puissent un jour devenir normales, c’est une salissure qu’on porte comme une marque, un sceau… et si l’on est traîné dans la boue, c’est dans l’ordre naturel de la chose politique, me direz-vous.

L’autre singularité d’ « el-tatbi3 », c’est que c’est une notion-couffin, un fourre-tout. Dans la littérature politique, « el-tatbi3 » intéresse des fois les relations entre les Etats arabes et Israël, d’autres fois les « agents » qui peuvent être des hommes de cinéma, de théâtre, des syndicalistes, enfin tout citoyen arabe, qui à la maison ou aux champs, a de près ou de loin un comportement derrière lequel on pourrait soupçonner une once de proximité avec Israël ou les Israéliens.

Etant donné que l’ambiguïté du terme autorise tous les amalgames et tous les raccourcis, les innombrables tuteurs du peuple palestinien s’en donnent à cœur joie pour pourfendre, à droite comme à gauche, tous les traîtres à « la plus grande des causes » (« al qadhiya al-om »)

« Le complot juif international »

 La caricature des moudjahiddines contre « et-tatbi3 » est ce journaliste qui a lancé ce « cri d’alarme » dans un dossier dit journalistique de 5 pages ( !) intitulé « La recherche scientifique servira-t-elle de porte d’entrée au tatbi3 ? »[1] , un dossier qui jette l’opprobre sur des universitaires en pensant ainsi les livrer au jugement de leurs pairs, du tribunal de l’histoire, de la conscience nationale arabe…

La crédibilité de l’article en elle-même ne vaut pas que celle du « Protocole des sages de Sion » : un vulgaire faux qui n’empêche pas des centaines de milliers de lecteurs de le prendre encore pour un document authentique alors ce n’est qu’un instrument de propagande, fabriqué par un Russe vivant à Paris, à la demande de la police secrète du Tsar.

Tout bien passé, ce dossier sur « et-tatbi3 » mérite d’être présenté à nos étudiants en journalisme comme l’exemple-type du papier construit sur le modèle du  « complot juif international » tout en prétendant communiquer de l’information objective.

Tous les ingrédients du complot y sont : des voyages douteux d’universitaires tunisiens vers des capitales où se trouvent au même moment des Israéliens, des rencontres avec des diplomates dans les officines glauques, des programmes de recherche sur les minorités juives (rien que ça !) et – last but not least – la graine de Satan qui manquait au tableau, une femme, une boursière tunisienne qui étudierait l’hébreu à Tel Aviv. Le coup de grâce vient à la fin de l’article avec la question qui tue : « ces agents de « tatbi3 » ne sont-ils pas mus par des intérêts autres qu’universitaires ? »[2] Suivez mon regard !

D’une façon générale, quand on décrypte les écrits des rhéteurs de l’anti-tatbi3 qui usent allégrement de ce genre de manipulation, on s’aperçoit que leur argumentaire se base souvent sur l’instrumentalisation de cette (fausse) symétrie qui voudrait que tout soutien au processus de paix équivaut à un dédouanement de la politique agressive et expansionniste de l’Etat d’Israël soutenue par son allier américain.

« Et-tatbi3 » et le processus de paix

Or la vérité est heureusement attesté et consignée depuis 1993 sur les colonnes des journaux tunisiens (« Al Moula7idh » nº38 du 13/10/1993). On était un certain nombre d’intellectuels et de militants qui déclarions déjà à l’époque qu’ « on considère que l’Accord palestino-israélien du 13/09/1993 peut constituer un tournant historique fondamental de nature à rompre avec ce que connaît cette région du monde depuis plusieurs décennie d’exacerbation du racisme et du chauvinisme, d’aiguisement des fanatismes religieux, de « légitimation » de la dictature, de despotisme et de l’ingérence étrangère dans les affaires des Etats et des peuples. Les signataires… expriment leur confiance sur la capacité du généreux peuple palestinien, sa direction, ses cadres et ses élites d’une manière générale à affronter cette nouvelle situation, à dépasser les difficultés, les manœuvres et toute tentative des tenants de l’extrémisme, de la démagogie, ou de l’obscurantisme – qu’il soient israéliens, palestiniens ou arabes, ou qu’ils viennent d’ailleurs – de faire obstacle à cette dynamique ».

Nos choix sont donc clairs, nos appréhensions et nos mises en garde n’ont pas été démenties 14 ans plus tard. Être donc solidaire des Accords d’Oslo, c’est d’abord, et avant tout, se battre pour une alternative qui vise à nous sortir du cercle infernal des incursions suivies d’attentats, de la dialectique des deux haines, du concours de deux mépris ; et c’est également renvoyer dos à dos les idéologues de la double intoxication judéo centriste et néo-islamiste.

Contrairement aux apparences, toutes ces campagnes contre « et-tatbi3 » dans le monde arabe ne cherchent absolument pas à tracer une ligne de démarcation entre ceux qui sont et ceux qui sont contre le droit du peuple palestinien à un Etat et à une terre. L’objectif, déclaré ou camouflé, c’est avant tout d’étouffer les quelques espoirs d’une avancée concrète dans le processus de paix.

Autrement dit, ce qu’a fait le Hamas à Gaza en juin dernier et la dernière déclaration de Ben Laden du 30/12/2007 ont le mérite de rendre les choix plus clairs : on est soit dans le processus de paix avec l’OLP, soit avec le Hamas dans la stratégie des bombes humaines pour torpiller toute avancée dans les négociations de paix avec Israël, pour « rayer Israël de la carte du monde » (dixit Ahmadinedjad) et garder intact le projet d’une Palestine terre musulmane et intégriste.

 

 

Antijudaïsme et néo-islamisme

La même alternative se présente aux Israéliens : soit le Chass, Gush Emunim et tous les adeptes du message messianique qui se nourrissent du mépris ant-arabe et promettent le Grand Israël, soit Shalom Arshav (la paix maintenant), Uri Avnery ou Yossi Beilin qui se battent pour la paix et la réconciliation avec le peuple palestinien.

Que les campagnes contre « et-tatbi3 » promettent tous les glissements de sens et de position, ceci ne fait aucun doute. Démagogie et manipulations rendent aisé un discret déplacement de la question palestinienne du champ du politique vers celui du religieux et du communautaire. Les pourfendeurs de la normalisation avec Israël se préoccupent moins de la dénonciation politique des exactions de l’armée et de l’Etat d’Israël que tout ce qui peut stigmatiser les Juifs et les Israéliens dans leur ensemble, coupables d’un complot planétaire contre les Arabes et les Musulmans.

« Khaybar, Khaybar ya yahoud, jaych Mohamed sa ya3oud ». Ce slogan clamé par des militants politiques et syndicalistes, certains nationalistes, d’autres de gauche, démocrates et des droits de l’homme, dans les rues de Tunis et à la place de Mohamed Ali, lors des manifestations de soutien au peuple irakien, prouve à quel point l’antijudaïsme a gagné du terrain dans des sphères de l’opinion publique tunisienne qu’on pensait rétives à la xénophobie et hostiles à toutes les discriminations.

Nos médias officiels ne sont d’ailleurs en reste, qui exaltent le martyre des auteurs d’attentat dont l’objectif est de tuer du Juif, indistinctement, hommes, femmes et enfants. Par ailleurs, attentats souvent dénoncés par la direction de l’OLP.

Pourquoi donc s’étonner quant un groupuscule d’étudiants de la Faculté des Lettres de la Manouba tente d’empêcher une cérémonie en hommage à Paul Sebag, professeur de sociologie et d’histoire, militant communiste tunisien, mais qui a le tort selon eux, d’être juif, donc potentiellement ou réellement pro-israélien.

Quelle bêtise ! Quelle honte ! Tous ces comportements et toutes ces positions confortent la propagande sioniste extrémiste qui veut montrer aux Juifs que l’antijudaïsme et la judéophobie sont dans la nature des pays et des citoyens arabes et musulmans, que la persécution et l’humiliation, c’est leur sort. Sauf s’ils font le bon choix qui leur reste : émigrer vers la patrie des Juifs, Israël.

Ceci pour sembler paradoxal, mais en même temps qu’Israël, c’est en fin de compte les islamistes qui nourrissent et se nourrissent de l’antijudaïsme. Dénoncer Israël dans le registre théologique permet à l’Islam politique de faire d’une pierre deux coups : s’acquitter de ses obligations politico-politiciennes vis-à-vis des Palestiniens, d’une part, et tirer sur un adversaire plus direct, plus proche et plus concret : les laïcs et les acquis de la modernité et de la sécularisation dans nos sociétés arabes et musulmanes, d’autre part. Malheureusement, cette stratégie est relativement payante, puisque leur emboîtent aujourd’hui le pas un nombre non négligeable de militants nationalistes arabes et de gauche, « refroqués » néo-islamistes, qui pensent que le partage de la même haine viscérale d’Israël est une plateforme politique suffisante pour tisser des alliances !

Aussi, ne pas avoir compris que vouer aux gémonies et sans nuance « et-tatbi3 » sert entre autres choses à réduire au silence les voix qui appellent à la construction d’une Tunisie laïque, démocratique et citoyenne, est un signe flagrant de cécité politique.

« Et-tatbi3 » et la dignité des juifs tunisiens 

La normalisation-réconciliation de la Tunisie avec une autre facette de son identité, avec l’apport de nos concitoyens juifs à notre histoire et à notre mémoire nationale est une action nécessaire sur les plans aussi bien culturels, académique que politique. C’est indirectement notre contribution, à notre petite échelle, au processus de la paix.

Quand « et-tatbi3 » consiste en des gestes de reconnaissance de la dignité des Juifs tunisiens, de leur identité cousine ou de leurs traditions voisines, ceci est à l’honneur de notre pays.

Quand « et-tatbi3 » consiste à rappeler à ceux qui l’ignorent que dans notre lutte pour l’indépendance et pour la démocratie, il y a eu des Tunisiens qui se nomment Adda, Bessis, Attal, Valensi, Nisard, Maarek, Naccache… et j’en oublie. Ceci ne peut faire que du bien à la mémoire nationale et à l’inculture de certains. 

Bien sûr, si on commence à raisonner en termes de contexte et d’opportunité politique, la normalisation-réconciliation n’est pas et ne sera jamais une urgence. Pourquoi se compliquer la vie pour 3 à 4000 Juifs tunisiens ? Oui, mais ils étaient portant 100 000 en 1956 !

Mais si on fait bien attention, les grands choix politiques et civilisationnels qui ont fait et qui font la fierté et la renommée internationale de notre pays n’ont jamais attendu le feu vert de l’opinion publique. Combien de Tunisiens étaient d’accord avec le président Bourguiba pour promulguer le code du statut personnel ? Combien d’entre eux approuvaient la nomination du Juif tunisien, André Baruch, ministre au sein du premier et du second gouvernement de l’indépendance ? Il n’y en avait certainement pas de masses.

Enfin et pour clore ces quelques propos sur « et-tatbi3 », sujet ô combien sensible ! Une mise en garde ma paraît nécessaire : cet article n’a pas l’ambition d’être l’énoncé de la position juste, la clé de voûte du conflit israélo-palestinien. Loin de là. C’est plus une réaction pour transgresser un tabou, les « thawâbet wa houdoud » (fondamentaux et lignes rouges) que des « terroristes » de la pensée libre cherchent à imposer sur les colonnes des journaux et dans chaque débat sur la question palestinienne. Et c’est également un message d’affection à tous les juifs tunisiens qui sont encore parmi nous, notre seconde famille, en quelque sorte ; et une invitation au retour au pays, à leur pays, à Gilbert, Marcel, Simone…

Moncef Ben Slimane est universitaire                      



[1] Réalités, nº783/784 du 28/12/2000

[2] Comble du sort, la réponse au journaliste lui est venue dans les colonnes du même hebdomadaire où il exerçait à l’époque ses « talents » dans un article intitulé « Tunisie : Y aura-t-il (vraiment) un syndicat pour les journalistes ? » qui le cite en termes : « il y a trois ans, Lotfi Hajji, membre à l’époque du bureau directeur de l’AJT, présente sa démission et annonce, dans la foulée, sa volonté de créer un syndicat pour les journalistes avec un groupe de confrères. Selon lui, il n’est pas besoin d’obtenir une autorisation, le simple fait d’information suffit. Il commence à collecter les montants des adhésions, contre la promesse d’une carte de membre de syndicat. Une carte que les intéressés ou certains d’entre eux ne verront jamais, ni leur argent d’ailleurs. »    

samedi 21 août 2021

AICHA FILALI OU LE CORPS ECLATE

 

Cette communication sur le thème de la création m’a été en quelque sorte imposée par un événement : l’octroi à Aïcha Filali (A.F.) du 1er prix du 8ème salon de la création artisanale de décembre 19go pour sa collection de vêtements.

Je suis donc -bon gré, mal gré- dans le vif du sujet avec tous les ingrédients nécessaires au débat et à la réflexion une artiste,, la création, l’art, l’artisanat et la consécration.
En réfléchissant à ce thème, m’est venue à l’esprit quelque chose qui a fait la une des journaux l’année dernière à l’occasion de la visite de Prégogyne, prix Nobel de physique. Cette “chose” c’est la création de l’univers et le fameux Big Bang.

Il y a 15 à 18 milliards d’années, il y eut l’explosion d’une boule de matière dense. Ce big bang dura 1/100 de seconde suivi d’une agrégation de protons et de neutrons pour donner naissance à la terre et à l’univers. Tout ce phénomène dont ignore encore la cause de son déclenchement dura 3 minutes. Actuellement, les savants sont partagés entre une évolution du monde sous la forme d’une expansion infinie dans le temps ; ou bien une évolution suivie d’une rétraction qui ramènera l’univers aux dimensions minuscules des 3 premières minutes.

Dans cette interprétation de la création de l’univers, il y a, à mon avis, les variables explicatives ou les éléments clés qu’on retrouve presque toujours quand on parle de création : une énergie potentielle (pré et supra-temporelle), une explosion, le chaos, l’harmonie (scus l’influence d’un principe organisateur), et le destin.

N’y a-t-il pas là un premier parallèle, ou une analogie, avec la démarche créative d’A.F. ? Peut-on opérer une translation du schéma explicatif de la physique moderne à la dynamique de l’acte artistique d’A.F. en affirmant que nous sommes en présence : d’un potentiel (dans le champ artistique) qui explose en un « big bang esthétique », une pénétration dans le désordre culturel et la quête de l’unité et de la cohérence.


UNE POSITION POTENTIELLE

Aïcha Filali avant de pénétrer le monde des arts possède déjà « une position », un poste qui lui préexiste puisqu’elle est - consciemment ou inconsciemment - une étape dans un cycle de consécration, un membre d’une lignée artistique et intellectuelle.

Le père est Mustapha Filali, intellectuel et politicien tunisien célèbre ; la soeur Azza Filali, médecin journaliste et écrivain ; la tante Safia Farhat, artiste tunisienne de renom, directrice de l’Ecole des beaux Arts pendant plusieurs années.

Ce patrimoine n’est qu’une potentialité qui provoque surtout un effet de croyance qu’il y a quelque chose à faire pour assurer la continuité et mériter la filiation. Est-ce d’ailleurs un hasard que l’un des textes écrits par A.F. sur sa production, s’intitule

 

« LE FIL D’ARIANE ».

A ce capital intellectuel et artistique vient s’ajouter « le capital académique » dont l’importance est allée grandissante ces dernières années pour l’accès et l’exercice de la pratique artistique. En d’autres termes, les détenteurs de titres universitaires dans les disciplines artistiques, les « jeunes », les « praticiens-théoriciens » reconnaissent de moins en moins la légitimité des « anciens ». Le titre académique devient d’une manière subtile un prérequis nécessaire pour l’artiste alors que la manière avec laquelle on exerce l’art se transforme en parallèle et impose de nouvelles exigences.

 

LA DISTINCTION

Aura académique et patrimoine familial artistique rendent seulement possible l’acte créateur, ils ne le font pas.

Et Aïcha Filali cherche à faire éclater cette énergie potentielle pour satisfaire dit-elle : « son désir de reconnaissance : que l’on me reconnaisse comme plasticienne dans le champ de la pratique artistique tunisienne. Ce désir de reconnaissance... est aussi celui d’imposer une parole autre ».

Et pour obtenir cette reconnaissance, il faut créer, c’est à dire s’imposer aux autres créateurs en imposant sa volonté, son pouvoir aux objets de la quotidienneté, à la matière : «C’est ainsi que la seconde exigence que j ‘ai relevée dans ma démarche réside dans un impératif de manipulation directe : un certain “commerce” avec la matière en vue de produire du sens ».

Quelle matière ? Et quels objets ? La première exposition « Portraits » de A.F est une série de têtes de moutons en terre cuite non émaillée posées sur des cadres de bois neutre. « Le troupeau national », comme l’a nommée l’artiste, est fait à base d’argile. Un clin d’oeil à « la première création » trop appuyé pour ne pas être relevé.

La manifestation de la distinction de l’artiste transite par l’esthétisation d’objets courants : vêtements, sacs, chaussures etc... Et c’est grâce à cette alchimie, ce geste de la créatrice, que les objets du quotidien se transforment en oeuvres artistiques, singulières, rares : « la veste filalienne » distingue à la fois l’artiste et celui qui la porte.

LE VERBE

A côté de la rareté, l’autre principe opérant la distinction est le verbe ou le discours. Articles scientifiques, communications dans des séminaires et contributions presque régulières dans des journaux sous forme de critiques artistiques, permettent à A.F de parler d’elle-même et des autres : « Il est donc absurde d’admettre comme une évidence que le moyen le plus privilégié d’expression ou de pratique artistique en Tunisie actuellement soit la pratique picturale. Sans pour autant remettre en question qu’un certain nombre d’individus sont véritablement portés vers cette pratique et qu’ils s’y investissent avec beaucoup de sensibilité ». L’affirmation de soi, dans ce cas, consiste à renvoyer le banal à la banalité (peinture), de reconnaître son mérite et enfin de s’en écarter.

[1]

De plus, les mots permettent d’opérer un « habillage »[2] d’une autre nature du vêtement. En parlant de sa première collection, A.F dit : « Il s’agissait de la présentation d’une ligne de vêtements émanant d’une réflexion basée sur le vêtir d’ici et d’ailleurs... Ce salon m’a semblé être un cadre adéquat pour exprimer ma position par rapport au secteur de l’artisanat en Tunisie... J’ai donc saisi cette occasion pour clarifier des notions tel que l’authenticité, le patrimoine, la tradition ».

Cet « impératif de l’écriture » revendiquée et assumée par l’artiste, c’est la “mode écrite” de Roland Barthes qui sur-charge chaque vêtement de culture. Et la culture signifiée plonge la majorité de ses racines dans la culture universitaire ; les termes du débat évoqué sont académiques.

Il n’est pas étonnant alors qu’A.F rejette le titre d’artiste pour revendiquer le statut d’ « actant culturel ».

 

LA CREATION ET LE CHAOS

Sur un autre plan, le discours sert à décrire l’espace culturel qui enveloppe la créatrice. Un espace lourd de confusion où s’entrechoquent des particules antinomiques : authenticité/modernité, patrimoine/actualité, art/artisanat, imitation/création, etc…

Ce chaos irradie vers les êtres, les objets au point de les déformer, de les dénaturer. L’artiste s’en prend « au mimétisme et au snobisme qui caractérisent notre société dans ses fractions citadines », au « formalisme ». Pour cette raison, elle décide de travailler sur le « Paraître » et d’obéir à « un seul impératif, c’est une exigence de cohérence sans cesse renouvelée ».

Cependant, pour atteindre l’harmonie il lui faut opérer un détour —« la relecture du patrimoine »- et déboucher par la suite sur « l’actualisation ». Cet acte de création en deux temps a pour fonction de redonner la vie à « certains métiers artisanaux en voie d’extinction », aux objets morts qu’ils soient du genre « néo-kitsch » ou des « éléments du patrimoine sacralisés ».

Face à l’exotisme de pacotille qui frappe les objets de l’artisanat dessaisis de leur fonction et de leur signification, la pratique artistique se doit de trouver une réponse au dilemne : s’enraciner OU/ET rompre ? ou pour reprendre A.F : « Comment être enraciné et produire en même temps de l’art actuel ? ». Les termes du débat sont évidemment classiques, les véritables réponses le sont beaucoup moins.

La dichotomie précédente hante la temporalité de la création. Et si le métronome bat une mesure pour l’art et une seconde pour l’artisanat ; une mesure pour l’authenticité et une autre pour la modernité.., le temps du sablier s’écoule inexorablement. Comment alors exister et durer dans l’art, dans la culture et dans l’histoire ?

A.F veut fabriquer des objets pour fixer l’instant et atteindre l’éternité. Et pour ce faire, le support choisi qui est le vêtement doit « consommer » de la tradition, source de sécurité, et acquérir une modernité assumée et non factice. D’une certaine manière, retrouver le sens de l’origine pour créer l’original.

Ce choix de l’artiste qui consiste à refuser le « transfert » pur et simple de l’Autre, mais à l’accepter si et seulement s’il réalise la retrouvaille -en termes nouveaux, évidemment - de soi-même avec soi-même et avec autrui, n’est pas dépourvu d’ambiguïté.

Le premier obstacle quand on associe création et patrimoine, c’est la dimension sacrée du « khalk »[3]. La sémantique des concepts arabes utilisés pour le terme création : « Ibdaa », « tajdid », « Ibtikar », revèle le poids du sacré sur la langue et donc sur les hommes et leurs actions.

Cette dimension est encore confirmée par ce phénomène d’idéalisation de l’artisanat et de l’artisan qui, ne l’oublions pas, ne crée pas mais fabrique. C’est un « Sanâa ».

Il y a, me semble-t-il, chez A.F un attachement au local et au tissu traditionnel qui fonctionnerait comme un acte de pénitence pour un acte impie. Créer en tant que femme et artiste, n’est-ce-pas pas un peu profaner?

 

LE TEMPS

Mais il lui faut vaincre les tabous d’une culture arabo-musulmane castratrice de l’art et des femmes. Souffrir pour briser le cercle d’une histoire des arabes qui patine, et qu’Ibn Khaldoun a magnifiquement décrite, en réussissant la maîtrise du temps.

Ce temps de la culture arabe est sous la tension de l’ancien et du moderne, c’est un temps encore mouvant sous les pieds de l’artiste - le fixer nécessite donc des ancrages et des repères.

Le fil qui lie A. aux Filali, se déroule encore et assure la nouaison avec les ancêtres. Le premier pas dans la conception du vêtement est un voyage vers les ateliers de tissage de la Tunisie profonde, à la recherche d’une matière perdue et oubliée : un « Hram » du Jérid, des tresses de soie de Moknine, un bakhnoug du village troglodyte de Matmata.

Retrouver les « Ouçouls », les fondements’ de l’habit et ensuite retourner à l’atelier, au présent, pour répondre à ce « désir de faire, de fabriquer des choses de mes mains. Source de joie infinie ».

Chaque objet fabriqué est une lutte contre le temps de l’usure ; un moment de l’éternité puisque dépassement du passé et du présent, de cette tension historique, culturelle, esthétique qui caractérise notre temps. Je crée donc je suis, et je crée en conjuguant mon « passé décomposé » avec mon « présent conditionné».

 
L’ESPACE DU CORPS ECLATE

La volonté de domination du temps grâce à des repères culturels et des « pulsions »[4] qui s’esthétisent dans les objets, peut-elle négliger l’ancrage suggéré par le mythe ? peut-on faire l’économie du récit d’Aïcha fille d’Abu Bakr, épouse préférée du prophète Mohamed ?

Aïcha, l’éternelle femme-enfant, symbole de la pureté et de la beauté (idéal esthétique), fut santifiée par le texte coranique qui blâmât les auteurs des commérages à son propos. La raison ? Lors d’une expédition, Aïcha perdit son collier et s’attarda à le chercher ; de retour au camp elle s’aperçut que la caravane était partie. Ce n’est que le lendemain qu’elle rentra à Médine accompagnée de Safwan, le beau jeune homme qui l’a découverte près du campement.

Cet incident donna lieu à des racontars qui s’amplifièrent parmi les rangs des fidèles au point de nécessiter le démenti du prophète et de la parole révélée.

Cependant, l’intérêt du récit réside dans sa dimension symbolique. L’histoire d’Aïcha, génitrice car « mère des croyants », réputée pour son éloquence et sa culture poétique, est l’histoire du sort réservé à toutes celles qui se tiennent hors de la communauté (de la caravane).

Et si le trouble s’installe dans les esprits, la souillure ne tarde pas à atteindre le corps à qui seul le verbe sacré peut rendre toute la pureté.

Dans cette exaltation du corps, de l’éternel féminin, de la pureté et de la maternité, un objet concentre toute l’épaisseur symbolique du récit, c’est le collier.
La perte du collier fétiche rend le corps étranger, vulnérable, c’est la conscience malheureuse et l’angoisse qui s’installent.

Comment éviter l’analogie avec la production d’A.F et ses connotations esthétiques et culturelles ? La chronologie et la thématique de ses expositions qui débutent par des têtes, suivis de vêtements, de chaussures, et que clôturera prochainement une exposition de colliers ; suggèrent plus d’un parallèle avec le mythe.

Le travail de la créatrice sur le “Paraître” est en réalité un travail sur la maîtrise de l’espace du corps qui porte et concentre toutes les rugosités, les énergies contradictoires, les interdits sexuels de la société et de la culture arabo-musulmane qui l’enveloppent.

Un corps qu’elle perçoit éclaté car aliéné et déchiré par l’archétype de l’inconscient collectif passé et par l’altération de la valeur marchande présente. Comment donc le libérer de ces chaînes ?

C’est la création artistique, en tant que source de plaisir supérieur - Création de l’objet et création de soi - qui permet le ré-agencement du corps et son corollaire le dépassement du désordre socio-culturel.

Dans cette métamorphose du corps voulue par l’artiste, c’est le collier qui fait office de lien sacré et indissoluble.


CONCLUSION

Le pouvoir, l’espace et le temps, toujours la même angoisse!
De la physique moderne à la production artistique d’A.F, du premier au dernier créateur ; la création nous paraît si humaine et si magique à la fois.


Moncef BEN SLIMANE
Enseignant à 1’I.T.A.A.U
              Mai 1991



[1] Deux articles d’Aïcha Filali nous ont, en particulier, servi à rédiger cette communication : “le fil d’Ariane” et “Pulsions”. La majorité des citations utilisées proviennent de ces derniers.

[2] Lors de la présentation de sa première collection de vêtements, A.F procéda à la distribution d’un manifeste aux visiteurs pour expliquer sa démarche et ses objectifs.

[3] Une remarque, les documents relatifs au 8ème salon de la création artisanale utilisent une panoplie de termes arabes pour création sans user une seule fois du terme “khalk” - le poids du sacré sur la sémantique ne fait pas de doute

[4] Titre d’un texte d’A.F


dimanche 25 juillet 2021

IL FAUT « RE-FORMER » LES ETUDIANTS

 

L’économiste – du 21 Septembre au 6 Octobre 2011

L’économiste Maghrébin : Comment se porte l’université tunisienne ? Quel bilan dressez-vous notamment du système « License – Mastère – Doctorat » (LMD) ?

Moncef Ben Slimane : Ce dont a principalement souffert l’université, c’est du transfert mimétique du LMD, un système qui a d’abord été importé des Etats-Unis en Europe, puis d’Europe en Tunisie. Or en Tunisie, l’esprit « LMD » n’existe pas, encore moins les structures ou les acteurs. Pour avoir une idée de grandeur, il suffit de se référer aux chiffres : les Européens ont mis 8 ans pour mettre en place ce système, à la suite de nombreux débats, de polémiques et, surtout d’adaptations ; en Tunisie, le texte a été rédigé et mis en application tel quel, 8 mois après. Le LMD a été importé pour mettre l’université tunisienne au diapason des normes internationales en matière de formation et de diplômes. Ce n’est pas un fait nouveau : en 1962, nous nous étions déjà alignés sur l’université napoléonienne ! La question n’est pas d’être pour ou contre le LMD mais les tunisiens auraient pu reprendre le concept et le retravailler en fonction de nos spécificités, sans pour autant sortir du cadre global. Permettez-moi de vous donner un exemple. Le LMD suppose une licence en 3 ans ; or auparavant, on avait une maîtrise en 4 ans. Résultat : on a comprimé le programme de 4 années pour qu’il tienne en 3 ans seulement ! Avant on donnait des notes comme 10 ou 12 ; maintenant, avec les crédits d’enseignement, on va dire qu’à partir de 11, le crédit est accordé mais avec 8, c’est 50% du crédit ! On est loin de l’esprit du LMD : c’est plutôt du rafistolage d’anciennes formations pour les forcer à entrer dans le moule LMD !

Ensuite, c’est tout l’aspect pédagogique la relation entre enseignement et étudiant, qui est à revoir. Le LMD vise à donner de l’autonomie à l’étudiant ; or les étudiants tunisiens ont été pendant 50 ans formatés dans un système qui bridait leur autonomie. Les enseignants arrivent en classe, dictent leur cours, et ressortent ; les étudiants apprennent leurs leçons par cœur et les débitent telles quelles durant l’examen. Quand on leur demande de travailler seuls, de prendre des notes, de faire des recherches de façon autonome, ils ne savent pas faire. Cette chose extraordinaire que d’apprendre l’autonomie aux étudiants, de les rendre acteurs de leur apprentissage et pas seulement de consommateurs passifs, n’a pas été initiée et a même été fourvoyée. Moi, je continue à avoir des salles de classe composée d’étudiants amorphes, qui m’observent et qui répètent textuellement ce que je dis.

Le problème trouve sa source dans l’enseignement secondaire, voire primaire : c’est pour ça qu’il fallait bien réfléchir avant d’appliquer mécaniquement le système LMD ! Quand on accepte la philosophie du LMD et son mode de fonctionnement, il faut au préalable revenir sur la formation des universitaires et leur apprendre à enseigner, parce qu’ils ne savent pas promouvoir chez leurs étudiants l’autonomie pédagogique. Il faut « re-former » les étudiants en ce sens. Du coup, quand on a des modèles parachutés de la sorte sans réflexion a priori, il n’est pas étonnant que ça ne marche pas ! Certes, le modèle existe mais dans son application, ce n’est pas du LMD.

Il en va ainsi des cursus « à la carte ». Dans le système LMD, vous avez en principe le droit de changer de parcours : vous pouvez commencer votre licence à la fac de lettres du 9 Avril puis prendre quelques cours à l’IHEC, aller à l’ISG faire 2 ou 3 crédits et débarquer à l’école d’architecture pour suivre un cours d’histoire de l’architecture ! On en est bien loin… Cela relève de l’utopie. Si vous êtes inscrits à la faculté du 9 Avril, vous y resterez jusqu’à la fin de vos études, point barre.

·        Qu’en est-il de la gouvernance universitaire ? Quel a été l’impact de la révolution du 14 Janvier ?

« Il faut « re-former » les étudiants »

Sur la refonte des structures de gouvernance, il y a beaucoup à dire. Depuis au moins 20 ou 30 ans, l’université est mise au service de l’administration universitaire. Jusqu’à aujourd’hui, l’enseignant et la recherche universitaire sont au service de l’administration : ce ne sont pas les directeurs généraux, ce ne sont pas les agents du ministère, ce ne sont pas les secrétaires généraux qui sont au service de l’enseignement, c’est vous enseignant, qui êtes là à quémander une photocopie, à quémander un rendez-vous, à vous excuser de « déranger » pour organiser une soutenance… Je ne parle même pas de la prise des rendez-vous avec les cadres de l’administration du rectorat : c’est la croix et la bannière ! Quant au courrier jamais de réponse… Cette domination de l’administration se reflétait jusque dans les attitudes : les enseignants craignent les secrétaires généraux, tremblaient devant les recteurs ! L’administration avec l’appui des organes du RCD, faisait régner la terreur. Ici, à l’école d’architecture, il y avait du mauve et des portraits de Ben Ali partout, dans les classes comme à l’extérieur. Le plus triste dans tout ça, c’est qu’on se retrouvait à juste quatre ou cinq enseignants pour exiger de l’administration de retirer la banderole… Réponse de l’administration : trouvez-nous dix personnes et on tiendra compte de vos protestations… La peur était telle parmi mes collègues que nous n’y sommes jamais arrivés. L’administration, dans son fonctionnement jusqu’à aujourd’hui, a mis les enseignants à sa botte, dans les grands problèmes comme dans les détails du quotidien. Il y eu véritablement un climat d’arrogance des bureaucrates encouragé par l’impunité et la délation, qui a touché à la dignité des universitaires. C’est la force de Ben Ali : il a mis en place une administration « flico-académique » qui nous littéralement broyés et anesthésiés. Le 5 août 2008, par exemple, à l’université du 7 Novembre à Carthage accorde à Kadhafi le titre du Docteur Honoris Causa ! Vous vous imaginez Kadhafi, Docteur Honoris Causa ! C’est un véritable crime contre l’humanité intelligente, contre l’homo sapiens…

·        La part pandémique des jeunes étudiants (assistants et maîtres-assistants) dans l’effectif universitaire n’a-t-elle pas contribué à cette mainmise ?

Depuis le milieu des années 90, on observe une dépolitisation massive des jeunes. Cette génération d’étudiants, débarquant à l’université fraîchement auréolés de leur doctorat, n’a, depuis une bonne dizaine d’années, aucune culture ni même velléité d’engagement politique. Car, contrairement à la génération de leurs aînés (la mienne, par exemple), ils n’ont pas fait leurs armes syndicales et politiques dans le mouvement étudiant ! Du coup, les contestataires sont des quinquagénaires, des vieux quoi (rires)… J’exagère un peu le trait, il y a bien entendu des jeunes enseignants impliqués politiquement mais ils restent une minorité. Vous savez, dans les élections des conseils scientifiques ces dernières années, le RCD est arrivé à rafler près de 80% des sièges réservés aux étudiants élus ! C’est le paysage électoral et politique durant ces dix dernières années ! Des étudiants élus par d’autres étudiants membres du RCD ! J’ai assisté dans mon école à des élections truquées, vidées de leur sens, sans que personne ne proteste, ne s’oppose… L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement ! Et le syndicat de l’enseignement supérieur – qui avait la réputation d’être indiscipliné et de dire son mot – a été malheureusement mis au pas depuis cinq ou six ans par le bureau exécutif de l’UGTT. Tel était le bilan au 14 Janvier 2011.

·        Le Forum Universitaire Tunisien (FUT) est l’un des fruits du 14 Janvier. Quelle en est la mission ? Quels espoirs portez-vous pour l’enseignement supérieur ?

Le FUT est né de deux constats. Tout d’abord, contrairement à d’autres corps professionnels (comme les avocats, les juges, les agents de la municipalité, la police,…) les universitaires tunisiens ont été les grands absents et de la scène politique, avant et après le 14 Janvier. Deuxième constat : les universitaires ne bénéficiaient d’un lieu, d’un cadre de débats et d’échanges suite à une série de déceptions causées par le syndicat national et la direction de l’UGTT. Après le 14 Janvier, les universitaires étaient dans l’expectative, dans l’attente d’un changement de fond. Dès la reprise des cours, fin janvier 2011, des contacts se sont noués entre enseignants – via les réseaux sociaux notamment – pour engager une action, pour être présents dans la société civile. Et la forme choisie pour cet engagement était naturellement la création d’une association. Le FUT est né pour reconstruire des liens entre universitaires et pour créer un espace d’échanges, de débats et de propositions dans le cadre d’une action citoyenne. L’idée était de créer une association qui ne serait pas un syndicat sous une nouvelle forme avec ses pratiques désuètes, ses manipulations, son instrumentalisation du corps universitaire. C’est en fait une action citoyenne des universitaires pour créer un lieu de convergence où s’exprimerait leur parole, dans toute sa diversité.

L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement !

·        Comment comptez-vous contribuer à l’identification de l’université d’après le 14 Janvier ?  

 On pense organiser les Etats généraux de l’université en y impliquant toutes les parties prenantes. Une entrevue avec le ministre de l’Enseignement supérieur, M. Chaabouni, a été sollicité : il a accueilli favorablement notre proposition. Nous lui avons également fait part de notre vision quant aux modalités de l’élection (et de réélection) des directeurs, des recteurs et des doyens d’université, pour qu’elles soient désormais fondées sur la transparence et la responsabilité. Un vote responsable doit consacrer la démocratie représentative mais il suppose, nécessairement, que le vote doit être précédé de la présentation orale et de la discussion, par chacun des candidats à ces postes, de leur programme, et de leurs engagements afin que, nous électeurs, ayons la possibilité de comparer et de décider en connaissance de cause. Ce système amènerait en plus les élus à répondre, régulièrement au cours de leur mandat, de l’avancement de la réalisation de leur programme. La responsabilité va ici de pair avec le contrôle. Mais les dernières élections des responsables universitaires post-14 Janvier ce sont, à mon avis, fondamentalement déroulées selon les règles de l’ancien système. C’est vrai, les nominations ont disparu et le principe des élections a été généralisé, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le mal endémique de la démocratie élective à l’université vient du fait qu’il y trois groupes de lobbies qui agissent : le lobby disciplinaire – par exemple, les doyens de la faculté de Sciences de Tunis sont souvent issus du département de physique, juste parce qu’ils sont importants du point quantitatif ! – le lobby syndical et le lobby politique. En général, on est élu en fonction des rapports de force entre ces trois groupes de pression. Cette règle du jeu a continué à fonctionner lors des dernières élections… Faire preuve de sa compétence, présenter un programme devant les enseignants-électeurs, c’était à mon avis, le SMIG universitaire pour ces élections post-révolutionnaires. On peut être un syndicaliste très populaire mais être le pire des électeurs ou des recteurs !

Deuxième revendication adressée au ministre : doter les conseils scientifiques d’université – le seul pouvoir local susceptible de contrebalancer le pouvoir central – d’un rôle non plus consultatif mais exécutif, lui permettant de prendre des décisions. Là encore, on a fait chou blanc. Les conseils scientifiques élus n’ont pas été à la hauteur de nos attentes, ni à celles de la révolution. Il aurait fallu être plus ambitieux, que les autorités aient réellement confiance dans les universitaires. Mais c’est peut-être trop demander au gouvernement provisoire que de « digérer » l’élan révolutionnaire…

L’autre plaie dont souffre l’université, c’est de voir encore manœuvrer les responsables du RCD dissous et les « mounachidine » : c’est inacceptable et indécent. Il ne faut pas déclencher une chasse aux sorcières mais tout simplement établir la liste avec la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution et les écarter définitivement ! C’est la moindre des choses à faire, par respect pour l’université. Je ne me résous pas à accepter qu’un enseignant mette des étudiants dans un bus pour les emmener soi-disant faire un exercice sur terrain, dévie le bus vers la tante de la compagne de Ben Ali et leur intime l’ordre de descendre pour exprimer leur soutien et de participer aux festivités ! Ce type de personnage n’a rien à voir avec l’université. Il faut mettre un terme à la capacité de nuisance de ces énergumènes, il y va de la dignité des universitaires.

                                                        Propos recueillis par Sihem Bouzid   

vendredi 16 juillet 2021

Le statut des universitaires est caduc, dirait l'Autre...

 

L’économiste Maghrébin : Comment se porte l’université tunisienne ? Quel bilan dressez-vous notamment du système « License – Mastère – Doctorat » (LMD) ?

Moncef Ben Slimane : Ce dont a principalement souffert l’université, c’est du transfert mimétique du LMD, un système qui a d’abord été importé des Etats-Unis en Europe, puis d’Europe en Tunisie. Or en Tunisie, l’esprit « LMD » n’existe pas, encore moins les structures ou les acteurs. Pour avoir une idée de grandeur, il suffit de se référer aux chiffres : les Européens ont mis 8 ans pour mettre en place ce système, à la suite de nombreux débats, de polémiques et, surtout d’adaptations ; en Tunisie, le texte a été rédigé et mis en application tel quel, 8 mois après. Le LMD a été importé pour mettre l’université tunisienne au diapason des normes internationales en matière de formation et de diplômes. Ce n’est pas un fait nouveau : en 1962, nous nous étions déjà alignés sur l’université napoléonienne ! La question n’est pas d’être pour ou contre le LMD mais les tunisiens auraient pu reprendre le concept et le retravailler en fonction de nos spécificités, sans pour autant sortir du cadre global. Permettez-moi de vous donner un exemple. Le LMD suppose une licence en 3 ans ; or auparavant, on avait une maîtrise en 4 ans. Résultat : on a comprimé le programme de 4 années pour qu’il tienne en 3 ans seulement ! Avant on donnait des notes comme 10 ou 12 ; maintenant, avec les crédits d’enseignement, on va dire qu’à partir de 11, le crédit est accordé mais avec 8, c’est 50% du crédit ! On est loin de l’esprit du LMD : c’est plutôt du rafistolage d’anciennes formations pour les forcer à entrer dans le moule LMD !

Ensuite, c’est tout l’aspect pédagogique la relation entre enseignement et étudiant, qui est à revoir. Le LMD vise à donner de l’autonomie à l’étudiant ; or les étudiants tunisiens ont été pendant 50 ans formatés dans un système qui bridait leur autonomie. Les enseignants arrivent en classe, dictent leur cours, et ressortent ; les étudiants apprennent leurs leçons par cœur et les débitent telles quelles durant l’examen. Quand on leur demande de travailler seuls, de prendre des notes, de faire des recherches de façon autonome, ils ne savent pas faire. Cette chose extraordinaire que d’apprendre l’autonomie aux étudiants, de les rendre acteurs de leur apprentissage et pas seulement de consommateurs passifs, n’a pas été initiée et a même été fourvoyée. Moi, je continue à avoir des salles de classe composée d’étudiants amorphes, qui m’observent et qui répètent textuellement ce que je dis.

Le problème trouve sa source dans l’enseignement secondaire, voire primaire : c’est pour ça qu’il fallait bien réfléchir avant d’appliquer mécaniquement le système LMD ! Quand on accepte la philosophie du LMD et son mode de fonctionnement, il faut au préalable revenir sur la formation des universitaires et leur apprendre à enseigner, parce qu’ils ne savent pas promouvoir chez leurs étudiants l’autonomie pédagogique. Il faut « re-former » les étudiants en ce sens. Du coup, quand on a des modèles parachutés de la sorte sans réflexion a priori, il n’est pas étonnant que ça ne marche pas ! Certes, le modèle existe mais dans son application, ce n’est pas du LMD.

Il en va ainsi des cursus « à la carte ». Dans le système LMD, vous avez en principe le droit de changer de parcours : vous pouvez commencer votre licence à la fac de lettres du 9 Avril puis prendre quelques cours à l’IHEC, aller à l’ISG faire 2 ou 3 crédits et débarquer à l’école d’architecture pour suivre un cours d’histoire de l’architecture ! On en est bien loin… Cela relève de l’utopie. Si vous êtes inscrits à la faculté du 9 Avril, vous y resterez jusqu’à la fin de vos études, point barre.

·        Qu’en est-il de la gouvernance universitaire ? Quel a été l’impact de la révolution du 14 Janvier ?

« Il faut « re-former » les étudiants »

Sur la refonte des structures de gouvernance, il y a beaucoup à dire. Depuis au moins 20 ou 30 ans, l’université est mise au service de l’administration universitaire. Jusqu’à aujourd’hui, l’enseignant et la recherche universitaire sont au service de l’administration : ce ne sont pas les directeurs généraux, ce ne sont pas les agents du ministère, ce ne sont pas les secrétaires généraux qui sont au service de l’enseignement, c’est vous enseignant, qui êtes là à quémander une photocopie, à quémander un rendez-vous, à vous excuser de « déranger » pour organiser une soutenance… Je ne parle même pas de la prise des rendez-vous avec les cadres de l’administration du rectorat : c’est la croix et la bannière ! Quant au courrier jamais de réponse… Cette domination de l’administration se reflétait jusque dans les attitudes : les enseignants craignent les secrétaires généraux, tremblaient devant les recteurs ! L’administration avec l’appui des organes du RCD, faisait régner la terreur. Ici, à l’école d’architecture, il y avait du mauve et des portraits de Ben Ali partout, dans les classes comme à l’extérieur. Le plus triste dans tout ça, c’est qu’on se retrouvait à juste quatre ou cinq enseignants pour exiger de l’administration de retirer la banderole… Réponse de l’administration : trouvez-nous dix personnes et on tiendra compte de vos protestations… La peur était telle parmi mes collègues que nous n’y sommes jamais arrivés. L’administration, dans son fonctionnement jusqu’à aujourd’hui, a mis les enseignants à sa botte, dans les grands problèmes comme dans les détails du quotidien. Il y eu véritablement un climat d’arrogance des bureaucrates encouragé par l’impunité et la délation, qui a touché à la dignité des universitaires. C’est la force de Ben Ali : il a mis en place une administration « flico-académique » qui nous littéralement broyés et anesthésiés. Le 5 août 2008, par exemple, à l’université du 7 Novembre à Carthage accorde à Kadhafi le titre du Docteur Honoris Causa ! Vous vous imaginez Kadhafi, Docteur Honoris Causa ! C’est un véritable crime contre l’humanité intelligente, contre l’homo sapiens…

·        La part pandémique des jeunes étudiants (assistants et maîtres-assistants) dans l’effectif universitaire n’a-t-elle pas contribué à cette mainmise ?

Depuis le milieu des années 90, on observe une dépolitisation massive des jeunes. Cette génération d’étudiants, débarquant à l’université fraîchement auréolés de leur doctorat, n’a, depuis une bonne dizaine d’années, aucune culture ni même velléité d’engagement politique. Car, contrairement à la génération de leurs aînés (la mienne, par exemple), ils n’ont pas fait leurs armes syndicales et politiques dans le mouvement étudiant ! Du coup, les contestataires sont des quinquagénaires, des vieux quoi (rires)… J’exagère un peu le trait, il y a bien entendu des jeunes enseignants impliqués politiquement mais ils restent une minorité. Vous savez, dans les élections des conseils scientifiques ces dernières années, le RCD est arrivé à rafler près de 80% des sièges réservés aux étudiants élus ! C’est le paysage électoral et politique durant ces dix dernières années ! Des étudiants élus par d’autres étudiants membres du RCD ! J’ai assisté dans mon école à des élections truquées, vidées de leur sens, sans que personne ne proteste, ne s’oppose… L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement ! Et le syndicat de l’enseignement supérieur – qui avait la réputation d’être indiscipliné et de dire son mot – a été malheureusement mis au pas depuis cinq ou six ans par le bureau exécutif de l’UGTT. Tel était le bilan au 14 Janvier 2011.

·        Le Forum Universitaire Tunisien (FUT) est l’un des fruits du 14 Janvier. Quelle en est la mission ? Quels espoirs portez-vous pour l’enseignement supérieur ?

Le FUT est né de deux constats. Tout d’abord, contrairement à d’autres corps professionnels (comme les avocats, les juges, les agents de la municipalité, la police,…) les universitaires tunisiens ont été les grands absents et de la scène politique, avant et après le 14 Janvier. Deuxième constat : les universitaires ne bénéficiaient d’un lieu, d’un cadre de débats et d’échanges suite à une série de déceptions causées par le syndicat national et la direction de l’UGTT. Après le 14 Janvier, les universitaires étaient dans l’expectative, dans l’attente d’un changement de fond. Dès la reprise des cours, fin janvier 2011, des contacts se sont noués entre enseignants – via les réseaux sociaux notamment – pour engager une action, pour être présents dans la société civile. Et la forme choisie pour cet engagement était naturellement la création d’une association. Le FUT est né pour reconstruire des liens entre universitaires et pour créer un espace d’échanges, de débats et de propositions dans le cadre d’une action citoyenne. L’idée était de créer une association qui ne serait pas un syndicat sous une nouvelle forme avec ses pratiques désuètes, ses manipulations, son instrumentalisation du corps universitaire. C’est en fait une action citoyenne des universitaires pour créer un lieu de convergence où s’exprimerait leur parole, dans toute sa diversité.

L’élite universitaire n’avait d’élite que le nom : nous étions devenus de simples fonctionnaires de l’enseignement !

·        Comment comptez-vous contribuer à l’identification de l’université d’après le 14 Janvier ?  

 On pense organiser les Etats généraux de l’université en y impliquant toutes les parties prenantes. Une entrevue avec le ministre de l’Enseignement supérieur, M. Chaabouni, a été sollicité : il a accueilli favorablement notre proposition. Nous lui avons également fait part de notre vision quant aux modalités de l’élection (et de réélection) des directeurs, des recteurs et des doyens d’université, pour qu’elles soient désormais fondées sur la transparence et la responsabilité. Un vote responsable doit consacrer la démocratie représentative mais il suppose, nécessairement, que le vote doit être précédé de la présentation orale et de la discussion, par chacun des candidats à ces postes, de leur programme, et de leurs engagements afin que, nous électeurs, ayons la possibilité de comparer et de décider en connaissance de cause. Ce système amènerait en plus les élus à répondre, régulièrement au cours de leur mandat, de l’avancement de la réalisation de leur programme. La responsabilité va ici de pair avec le contrôle. Mais les dernières élections des responsables universitaires post-14 Janvier ce sont, à mon avis, fondamentalement déroulées selon les règles de l’ancien système. C’est vrai, les nominations ont disparu et le principe des élections a été généralisé, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le mal endémique de la démocratie élective à l’université vient du fait qu’il y trois groupes de lobbies qui agissent : le lobby disciplinaire – par exemple, les doyens de la faculté de Sciences de Tunis sont souvent issus du département de physique, juste parce qu’ils sont importants du point quantitatif ! – le lobby syndical et le lobby politique. En général, on est élu en fonction des rapports de force entre ces trois groupes de pression. Cette règle du jeu a continué à fonctionner lors des dernières élections… Faire preuve de sa compétence, présenter un programme devant les enseignants-électeurs, c’était à mon avis, le SMIG universitaire pour ces élections post-révolutionnaires. On peut être un syndicaliste très populaire mais être le pire des électeurs ou des recteurs !

Deuxième revendication adressée au ministre : doter les conseils scientifiques d’université – le seul pouvoir local susceptible de contrebalancer le pouvoir central – d’un rôle non plus consultatif mais exécutif, lui permettant de prendre des décisions. Là encore, on a fait chou blanc. Les conseils scientifiques élus n’ont pas été à la hauteur de nos attentes, ni à celles de la révolution. Il aurait fallu être plus ambitieux, que les autorités aient réellement confiance dans les universitaires. Mais c’est peut-être trop demander au gouvernement provisoire que de « digérer » l’élan révolutionnaire…

L’autre plaie dont souffre l’université, c’est de voir encore manœuvrer les responsables du RCD dissous et les « mounachidine » : c’est inacceptable et indécent. Il ne faut pas déclencher une chasse aux sorcières mais tout simplement établir la liste avec la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution et les écarter définitivement ! C’est la moindre des choses à faire, par respect pour l’université. Je ne me résous pas à accepter qu’un enseignant mette des étudiants dans un bus pour les emmener soi-disant faire un exercice sur terrain, dévie le bus vers la tante de la compagne de Ben Ali et leur intime l’ordre de descendre pour exprimer leur soutien et de participer aux festivités ! Ce type de personnage n’a rien à voir avec l’université. Il faut mettre un terme à la capacité de nuisance de ces énergumènes, il y va de la dignité des universitaires.

                                                        Propos recueillis par Sihem Bouzid